Court texte publié initialement dans le #3 de la revue Ekphrasis.

Un paysage de matières modelé par trois axiomatiques pour une infrastructure et par une ligne de fuite fractale

L’air climatisé, le béton, l’asphalte. La friture dans l’air comme le son de la scie rotative dans le chantier plein de débris. Juillet de construction même en vacances, même dans les festivals, chaque fois avec sa lumière monotone. Lumière en résonance avec le bruit de la rotation de l’air climatisé, le goût de l’asphalte.

À quelque part étendu, le corps en infrastructure, ayant parfois une forme proche d’un échangeur d’autoroute, il ressent un traffic qui pourrait provenir des fenêtres. Il serait possible de le dire couché, quoique qu’il est dans cet état de dysfonctionnement depuis plusieurs jours. S’il ne bouge pas, ce n’est pas qu’il manque de volonté ou qu’il n’y a pas de mouvements qui traversent son étendue. «On» bouge et il est affecté.

L’éclairage monotone lui donne le pouls, et propulsé par le cycle rotond des particules au-dessus de son visage, un souffle lourd émane de ce qui était autrefois sa bouche. Si ce n’était du bruit extérieur, il serait possible d’entendre les notes tantôt rauques, tantôt étouffés transportées par l’haleine adipeuse sortant du fond de la gorge, de même que le son presque imperceptible des pores suintants où d’autres particules produisent un mouvement similaire dans ce qui ne se vit déjà plus comme une atmosphère respirable.

La sécheresse de l’air ambiant est amplifiée par la viscosité du bitume et des gras. Les fissures qui ne cessent d’apparaître sur sa peau sont à chaque instant comblés par une mixture goudronnée et grasse. Après chaque rupture cutanée évitée, le mélange est séparé à nouveau, il retourne dans l’air, il n’y pas de perte. Dès la construction d’un corps en infrastructure, sa surface ne cesse de s’effriter, il est toujours à réparer.

Le corps se voit traversé d’une goutte de sueur sans éclat. Lentement, elle voyage sans destination fixe, de façon sinueuse et peu efficace. La perle est sans nacre et s’évapore lentement et laisse derrière elle un dépôt et celui-ci fini par grésiller et à son tour se fondre, et dans le ciel distordu, et dans l’air vague. Une vibration miragineuse se crée près de la surface par l’accumulation de nombreuses autres gouttes qui se diffusent complètement et incessamment.

La lumière de juillet réagit dans cet atmosphère et, à la surface du corps, donne un souffle à des formes fantomatiques provenant d’un composé de mouvements et vibrations. Elles s’accumulent et semblent travailler difficilement les solutions grasses et goudronnées, ou grésiller paresseusement et sans éclat, ou bien, quelques fois, se rejoindre emportées dans les cycles rotonds, suivant la cadence des sons rauques et étouffés. Puis, les formes s’estompent et Juillet monotone se réaffirme, malgré qu’il ne soit jamais disparu.


Le corps est séché. Enduit, grillé, déshydraté, asphalté, enduit, grillé, séché. Le traffic se confond avec les rondes de particules, le déplacement des mixtures, la diffusion des gouttelettes. Les bruits s’égalisent. Le corps en infrastructure habite de moins en moins l’endroit où il est étendu : il le couvre ou l’emplit, tout au plus.

… dans les crevasses autrefois cutanées, une étrange cavité qui troue l’espace et déborde la surface se forme. Dans cette cavité, les voies, qui autrefois, ou autrement, auraient eu l’apparence de lobes, sont au nombre de trois sur la droite et de deux sur la gauche. Moins qu’une goutte, plus insignifiant qu’une gouttelette, à peine aqueuse dans sa substance, elle est emportée dans une voie. Des vibrations produisent des fêlures sur sa surface, puis celle-ci se froisse, se déforme, se tord, se déplie, se reforme. Dans la descente, le chemin rétrécit, la pression grimpe, la vitesse augmente. Un cul-de-sac semble être au bout de son chemin : elle rattrape les fêlures, se rend hors des dimensions de surface et de volume. La température descend, la pression continue de grimper, pourtant rien ne se fige. Au seuil de la dernière frontière, une vibration traverse et distortionne l’espace, les surfaces, la visibilité.

Au bout, il n’y a plus qu’une membrane close qui sera bientôt bétonnée, asphaltée et enduite à son tour. Aucune trace visible. Par sa course folle, qui l’a peut-être aussi abolie, elle semble avoir traversé au Dehors. Un passage aurait-il été possible?