Quelles configurations pour une « bonne discussion » ?
Publié à la base dans le numéro 4 de la revue Première ligne
« N’est-ce pas naturel ? » − « Je le pense aussi ; pourtant, je crois qu’il y avait une autre raison et qu’à cause de cette raison, ce qui rendait les paroles naturelles les rendait aussi très difficiles. »

Préambule
Cette petite série de textes part d’une problématique souvent négligée à l’extrême-gauche : la communication. L’objectif de cette série est d’abord de penser en dehors d’une logique de pure propagande, au-delà des discussions visant à déterminer quels sont les bons coups de pub1 à faire.
Plutôt, comment penser notre communication entendue au sens large — comprenant la prise de décision, la critique, l’échange, le débat en plus de la diffusion d’information et de la propagande — de façon à ce qu’elle soit en adéquation le projet politique qui est le nôtre? Nous sommes animé.es par une suspicion à l’égard des formes figées, que ce soit les assemblées codifiées, réglementés, ou les rencontres informelles où on s’interdit d’avance de parler de certains sujets trop polémiques. Et bien que nous croyons qu’il n’y a pas de recette magique pour résoudre le problème, nous pensons qu’il est possible de déterminer, de délimiter tout de même des configurations et appareils structurant de communication qui soient plus souhaitables que d’autre.
Dans ce premier volet, il sera question de la communication à petite échelle. Nous nous demanderons quelles sont les configurations qui rendent possibles une « bonne conversation » entre des gens qui veulent s’organiser. Dans la seconde partie qui paraîtra dans un numéro ultérieur2, nous aborderons la communication à plus large échelle : l’espace public et la façon d’agir en son sein pour y favoriser une politisation pratique, un engagement avec les idées révolutionnaires et un élargissement du processus de « s’organiser » chez un nombre grandissant de personnes
Configuration et rapports#
En utilisant le mot configuration, nous soulignons le fait que nous adoptons une perspective extérieure et générale par rapport aux situations de communication. Nous ne nous intéressons pas aux détails. Une configuration est un ensemble de formes fixées (réunions, caucus mixtes ou en mixité choisie, débats, assemblées, présentations, échanges écrits, etc.) et de formes moins fixées (discussions de corridor, appels informels, etc.) qui s’alternent et se complètent pour former un tout. Une configuration (de communication) met ainsi en rapport, au sein d’un processus, différents types d’actants en permettant une permutation des formes.
En nous inspirant librement du deuxième chapitre de mélancolie des groupes3 du collectif Endnotes, nous dirons que nous recherchons des configurations qui permettent une « bonne conversation », c’est-à-dire des configurations qui devraient rendre possible et favoriser trois rapports :
- Critique : Les configurations devraient nous permettre la plus franchise et critique à l’égard de nous-même4 : on devrait pouvoir remettre en cause, si nécessaire, notre engagement, notre groupe ou notre mouvement.
- Engagement : Les configurations devraient nous permettre de s’entendre sur un engagement commun, de déterminer une entente minimale qui va de pair avec des contraintes minimales consenties par les gens qui participent;
- Réciprocité: Les configurations devraient favoriser la réciprocité et l’horizontalité dans l’échange, plutôt que la constitution de pôles passifs et actifs autour desquels s’agglomèrent les gens en fonction de critères systémiques et/ou circonstanciels.
S’organiser#
Le deuxième élément de notre définition d’une configuration nous amène au processus de « s’organiser ». Ce processus est un effort de coordination comportant quelques exigences supplémentaires : s’organiser c’est essayer d’atteindre un minimum d’efficacité (ou de discipline) dans la pratique et s’organiser se traduit généralement par une tendance à vouloir que de plus en plus de gens deviennent actif.ve dans le processus.
Le verbe réflexif « s’organiser » se décline en deux moments : faire de l’organisation et faire organisation. Faire de l’organisation, c’est se regrouper et se coordonner avec ce qui nous est extérieur. Les mouvements et les campagnes sont des bons exemples de moments où le « faire de l’organisation » prime. À l’inverse, les groupes sont des lieux où le moment de « faire organisation » prime. Dans un groupe, on se rassemble et on se coordonne avec ce qui nous est intérieur.
Ces deux moments sont co-constitutifs. En faisant de l’organisation on façonne déjà en quelque sorte un quasi-sujet collectif5, un « nous ». Pareillement, en faisant organisation, on ne cesse de se renouveler, de se mettre au contact avec une extériorité pour ne pas devenir un groupe moribond. Ces deux moment participent d’un seul et même processus qui alterne entre la consolidation/fixation et l’ouverture/déstructuration. Saisir ce processus dans son ensemble nous permet de voir que la constitution d’un groupe ne nous condamne pas à assigner une bonne fois pour toute un « nous » et un « eux », ne délimite pas une identité fixe6. Ce groupe a un nom, l’autre groupe en a un autre. Or, ce nom n’est qu’un arrêt sur image, une synthèse imparfaite mais nécessaire, appelée à être reconfigurée dans le processus de s’organiser. Les collectifs, les associations, les bandes sont à l’image des idéologies, des principes, des prises de positions que nous avons adoptées en vue de persister dans la lutte: elles nous offrent une stabilité relative pour un moment, mais ne constituent pas la fin du processus.
Actants#
Le dernier aspect de la définition concerne les actants qui participent à cette configuration. En restant encore une fois à un niveau très abstrait, on peut dire qu’il en existe deux types : des individus et des groupes.
Ainsi, les relations entre les actants se déclinent en trois cas : relation entre des groupes, relations entre des groupes et des individus, relations entre des individus. Chacun de ces cas peut être vu sous le prisme d’un moment du processus de « s’organiser ».
Zones de stabiltié
| Faire organisation | Faire de l’organisation | |
|---|---|---|
| Coordonner des groupes | Discussion d'ordre second (alliance, coalition, fédération, nouvelle organisation) | |
| Coordonner des groupes et des individus | ||
| Coordonner des individus | Discussion d'ordre premier (quotidien du groupe ou fondation de groupe ) | |
Dans la première rangée, celle où il est question de coordonner des groupes, la configuration n’est pas à priori défavorable à la « bonne conversation ». C’est un espace de contact entre des groupes qui ont leurs propres conversations, leurs propres réunions, c’est une discussion d’ordre second. Chaque individu est une courroie de transmission. L’espace de contact peut être nommé coalition, fédération ou une nouvelle organisation. À la limite, il pourrait seulement y avoir un individu par groupe et cela ne changerait pas vraiment la nature de la conversation7 car chaque personne qui participe porte des appels, débats, décisions, critiques qui ont déjà été discuté ailleurs et ceux-ci sont partagés par les autres membres du groupe.
Dans la troisième rangée, au niveau de la colonne de gauche, la configuration n’est également pas en contradiction (à priori) avec les trois rapports de critique, d’engagement et de réciprocité. Nous retrouvons une discussion de groupe ou une discussion visant à fonder un groupe, c’est une discussion d’ordre premier. Chaque personne participe à l’échange, au débat, à la critique et à la remise en cause. Le groupe peut faire alterner différentes formes de communication à partir d’un principe commun d’entente.
Ces trois cas sont « triviaux » et « stables » non pas parce qu’ils sont faciles à mettre en place ou à entretenir — au contrainte ils requièrent souvent beaucoup d’effort et de créativité — mais parce qu’ils ne posent pas de problèmes à priori : la critique, l’engagement commun et la réciprocité-horizontalité peuvent s’y développer8. Rien n’est déterminé d’avance.
Reste alors les trois autres cas.
| Faire organisation | Faire de l’organisation | |
|---|---|---|
| Coordonner des groupes | Stabilité intergroupes | |
| Coordonner des groupes et des individus | Instabilité individuelle | Instabilité de l’activisme et du mouvement |
| Coordonner des individus | Discussion d'ordre premier (quotidien du groupe ou fondation de groupe ) | |
Zone d’instabilité individuelle#
La colonne de droite, dans la rangée du centre représente un des espaces d’instabilité : l’espace d’instabilité individuelle. Le « faire organisation » entre des individus et des groupes n’est pas immédiatement évident. L’individu peut vouloir différents niveaux de contact : intégrer le groupe ou rester dans une proximité avec celui-ci. On peut schématiquement diviser le contact voulu en fonction des quatre trajectoires.
a. Ce contact peut être voulu de façon « plus passive » et donc la personne voudrait principalement recevoir des événements, des formations et des appels à l’action.
b. Ce contact peut être voulu de façon « plus active » et donc la personne veut pouvoir partager des activités, des réflexions ou des critiques avec le groupe.
c. Ce contact peut être celui d’individus qui « font organisation » avec d’autres groupes
d. Ce contact peut être celui de personnes ayant une volonté de faire de l’organisation avec le groupe (sans faire organisation).
Pour la trajectoire (a), ce qui semble souhaité et voulu comme rapport c’est recevoir des informations. C’est un rapport de diffusion et donc un « rapport indirect à l’organisation ». La personne veut être au « courant », car le groupe est un objet d’intérêt (distant). Cela pose peu de problème dans l’absolu, mais le peu de réciprocité ne permet pas d’enclencher une dynamique de « faire organisation » avec la personne, ni de favoriser les trois rapports nommés plus haut. Cette dynamique se rapproche davantage d’un rapport de « public » face à l’organisation, un rapport qui est hors du tableau, mais que nous aborderons dans un texte ultérieur. Néanmoins, dans un tel cas, si la personne exprime une volonté de participer activement, il est peut-être mieux de traiter sa demande comme relevant de la trajectoire (b) quitte à ce que celle-ci se révèle finalement être la (a).
La trajectoire (b), représente une volonté d’entretenir ce qu’on peut nommer un « rapport direct à l’organisation ». Le « rapport direct à l’organisation » appelle une configuration d’échanges qui lui soit adéquate. Deux solutions s’offrent à nous pour tenter de penser ce « rapport direct ».
La première c’est la solution historique du début du 20e siècle : la mise en place par le groupe d’une catégorie différenciée qui permet de faire un lien direct avec le groupe. Ainsi, le groupe forme une périphérie qu’il distingue de façon claire de son centre. Ceci peut prendre le nom de distinction entre membres et sympathisants au sein d’une organisation. Un avantage certain de cette forme est qu’elle permet l’existence d’un espace mitoyen qui ne soit ni vraiment à l’extérieur ou à l’intérieur. Le centre développe alors une unité et une rigueur dans son travail politique qui le rend relativement efficace, tandis que la périphérie peut se développer sans avoir besoin de partager le même niveau d’unité et d’efficacité.
Cette façon de faire engendre toutefois, pour les groupes de relative petite taille qui nous intéressent, nécessairement deux niveaux de « faire organisation » et ce même quand on essaie d’affaiblir les critères ou de rendre moins hautes les barrières entre un niveau et un autre. Lorsque le centre fait ce geste de regrouper dans une catégorie unique, stable et différencié les gens qui veulent avoir un « rapport direct à l’organisation » et qu’il assigne ces gens à un espace9 qu’ils n’ont pas constitué et qui demeure déterminé (voire piloté) à (par) d’autres, le « rapport direct » tend à se transformer en un « rapport indirect ». Un glissement de la trajectoire (b) vers la trajectoire (a) peut se produire, ce qui mène souvent à une baisse de la réciprocité10, ce qui est contraire aux trois rapports souhaités pour avoir une « bonne conversation ».
Quelques individus parviennent toutefois à éviter cette tendance et leur façon de l’éviter nous renseigne sur la configuration souhaitable pour ne pas reproduire ce problème. Ces individus sont généralement des personnes qui établissent rapidement des liens individuels avec des membres du groupe. Ce faisant, ils maintiennent un rapport plus « réciproque » avec le groupe.
Pareillement, à chaque fois que nous faisons des activités publiques, nous avons une intuition de cet enjeu de communication. On se dit qu’il serait bien que quelqu’un se charge de parler au nouvelles personnes, qu’une personne établisse un lien « direct » et « individualisé », qu’elle leur parle sans être simplement une cassette, tout en étant plutôt clair sur l’intérêt politique ou un éventuel engagement. Pareillement, chaque fois qu’une personne vient vers nous et s’intéresse au groupe, on se dit qu’il faudrait faire des « suivis » et pas seulement envoyer des invitations.
Ainsi, ces exemple nous montrent que la configuration de communication à favoriser entre les individus voulant un « rapport direct et actif» et les groupes semble être une configuration qui déplace l’échelle de la relation et assigne des individus (du groupe) à des individus11. Ceci peut se faire de façon spontanée, mais il est certainement souhaitable de le faire de façon à ce qu’une rotation des tâches se fasse pour éviter qu’une seule personne devienne le point de contact12 de toustes. En modifiant l’échelle du rapport, on parvient à retrouver une discussion d’ordre premier qui ressemble souvent à une discussion de fondation d’organisation. La discussion peut suivre les critères de franchise, d’engagement commun et de réciprocité et elle peut se stabiliser par une intégration à une autre discussion d’ordre premier : la discussion ordinaire du groupe.
Pour la trajectoire (c), il s’agit d’une volonté de coalition ou de fédération entremêlé au cas (b). On peut la traiter comme le cas (b), mais en faisant bien attention de saisir les moments où le registre de la discussion se déplace. Si la discussion tend à être dominée par le registre intergroupe, il peut être utile de demander un déplacement vers une vraie rencontre, une discussion entre groupes, plutôt que de maintenir un seul point de contact qui individualise des rapports qui relèvent de rapports de groupe. Ainsi, la trajectoire peut se stabiliser en une discussion intergroupe13.
La trajectoire (d) nous amène à nous déplacer vers la zone d’instabilité de l’activisme et du mouvement, une zone plus complexe. Dans cette zone, on retrouve en grande partie de l’activisme ordinaire et mais aussi la plupart des processus de « s’organiser » qui traversent les mouvements, les révoltes, les soulèvements. Ici, une partie majeure de l’activité politique14 se déroule et le groupe qui s’organise, donc le groupe qui n’est pas bloqué dans son processus, n’échappe presque jamais au contact avec cette zone — la seule exception serait un groupe qui ne « fait de l’organisation » qu’avec d’autres groupes au sens strict : ceci est excessivement rare.
Zone d’instabilité de l’activisme et du mouvement#
Dans la zone d’instabilité de l’activisme et du mouvement, on peut encore une fois déceler trois trajectoires :
α. Le cas de transition vers un « faire organisation » individus-individus
β. Le cas de transition vers un « faire organisation » groupe-individus
γ. Le maintien dans une forme mouvementiste instable (campagne-soulèvement / abolition / dissipation)
δ. Le cas de transition vers l’extérieur (espace public)

Les trajectoires (α) et (β) sont plutôt simple. En faisant de l’organisation, on engendre un quasi-sujet collectif, on crée un « nous ». Il y a donc une tension « instituante » dans le processus de s’organiser et cette tension peut mener à la zone de stabilité qui correspond à la fondation d’un groupe (α) ou la zone d’instabilité individuelle auprès d’un groupe établi (β). À partir de là, le processus de s’organiser continue.
La trajectoire (γ) consiste à se maintenir dans le « mouvement ». La tension vers le « faire organisation » rencontre un blocage ou une restriction. Pour schématiser on peut décliner deux tendances qui ne sont pas mutuellement exclusives dans la pratique quotidienne.
I. On valorise une « politique à la première personne ». Cette tendance considère qu’il est préférable que ce soit uniquement des individus qui décident, qui fassent et qui soient responsables de la politique. Cela a parfois tendance à façonner les conflits politiques en conflits interpersonnels et, quand ce n’est pas le cas, on observe tout de même une difficulté à soutenir dans le temps les rapports d’engagement et de critique nommées plus haut.
En effet, comment peut-on soutenir qu’un individu seul soit responsable ou critiqué pour les échecs d’une action, d’une campagne ? C’est ridicule. Alors, on peut décider de critiquer des stratégies, des idées ou des tactiques mises de l’avant par des individus. Cela peut fonctionner pour un temps. Mais rapidement, on se retrouve devant un autre problème : comment faire pour que ces critiques n’engendrent pas simplement une forme de relativisme, de « tout le monde peut faire ce qu’il veut tant que ça ne nuit pas aux autres », bref comment éviter l’aplatissement sous une version anything goes de la « diversité des tactiques » ? Ceci est un vrai problème pour les gens qui font de l’organisation ensemble : le fait de repousser le moment de « faire organisation » — c’est-à-dire de repousser le moment où on essaie de réfléchir ce qu’on fait ensemble, ce qu’on constitue — nous empêche d’approfondir les points de désaccord qui inévitablement finissent par remonter, généralement dans un creux de mouvement.
À ces instants, la « politique de la première personne » peut favoriser des effets d’identification à des petits groupes — ceux qui sont restés, ceux qui sont parti, ceux qui n’étaient pas d’accord, etc. Ainsi, ce qu’elle avait essayé d’éviter, la guerre des petits groupes sur des bases grégaires, revient comme un retour du refoulé. Et il n’y a rien de plus contre-productif que des querelles entre des amalgames d’individus qui ne parviennent pas à qualifier et circonscrire l’objet politique (ou non-politique) de leurs désaccords15.
II. On valorise une idée du « s’organiser » comme une dialectique du « faire organisation » et du « faire de l’organisation » qui est vouée à s’abolir à partir d’un certain temps ou d’un événement particulier. Ce qui anime cette tendance c’est une volonté de ne pas perdurer, de ne pas s’institutionnaliser. Cette tendance mouvementiste s’incarne dans la logique de campagne. C’est sûrement la tendance qui dans la trajectoire (γ) permet le plus de remplir les trois critères de franchise, d’engagement et de réciprocité.
Néanmoins, sans un groupe ou un appareil structurant public16 capable d’incorporer et de transmettre les expériences (débats, discussions, critiques) après la campagne, on peut se demander si cette tendance ne va pas à l’encontre du processus de « s’organiser » compris comme une volonté (minimale) de montée en efficacité et en force. En effet, en adoptant une telle position, comment s’assure-t-on de ne pas réinventer la roue à chaque fois ? Comment pouvons-nous favoriser une multiplication des nouvelles personnes actifs.ve entre les campagnes plutôt que la répétition du leadership des même personnes? Et, l’implication dans les campagnes étant souvent très chronophage, comment s’assurer que les gens s’y organisant seront disposés à réfléchir ou à se remettre en question, quitte à remettre en question la campagne elle-même ? Toutes ces remarques, bien qu’elles n’invalident pas la forme campagne à priori, donnent à voir le fait que la campagne se pose en fin de compte des questions de groupe ou d’organisation.
On remarque d’ailleurs, dans les derniers temps, que plusieurs campagnes ont décidé de continuer leurs activités en changeant ou en abandonnant leur horizon temporel. Ce genre de transformation mériterait d’être abordé plus en profondeur afin de déterminer les conditions à partir desquelles l’abandon de l’horizon temporel engendre un repli sur la tendance I nommé plus haut — c‘est-à-dire une « politique de la première personne » où le moment du « faire organisation » se retrouve en quelque sorte refoulé — ou à l’inverse les conditions17 qui, dans cette situation, engendrent une nouvelle campagne revigorée, voir une transition vers l’organisation.
Finalement, la trajectoire (δ) ressemble à deux gouttes d’eau à la trajectoire (a) provnenant de la zone d’instabilité individuelle. Les individus ont été dans le « faire de l’organisation ». Ils le disent : j’ai « fait des choses » avec tel groupe, j’ai « fait » tel mouvement, mais… des choses ont changé… Maintenant je reste au « courant », je regarde de loin.
Cela veut-il dire que ces gens, ceux qui sont « tombé » hors du tableau ou ceux qui n’ont jamais été dans le processus, sont hors du monde, ne font plus ou pas de « politique » ? Bien sûr que non. Les gens (qui vivent leur vie) se regroupent dans des configurations hors du processus de « s’organiser ». De façon large, on peut dire que ces gens partagent avec nous un espace public, un espace qui à son tour peut être façonné, où on peut mettre en place des appareils structurants qui, sans faire à proprement parler « de l’organisation », facilitent la critique et le partage d’expériences politiques, l’engagement et la réciprocité. Dans la prochain texte, à paraître dans le numéro 518, nous présenterons une proposition en vue d’infléchir l’espace public pour en faire autre chose qu’un espace de pure propagande.

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Il existe de nombreuses façons de faire de la propagande : briser une vitre de banque, interpeller des ministres, faire un blocage, mener une action directe, afficher, distribuer ou publier des textes incendiaires, faire des appels, faire des posts, partager des images émeutières, etc. ; tout ça constitue d’abord et avant tout de la propagande. Aucun de ces gestes ne produit un effet immédiat sur la capacité de reproduction du capitalisme et il serait plutôt difficile de soutenir que ces gestes, en eux-même, mettent en place un rapport de force. Plutôt, ces geste sont adressés à un public qui peut être plus ou moins important, plus ou moins proche de nous. C’est un rapport de diffusion largement unidirectionnel qui tend à constituer un pôle actif et un pôle passif. Nous n’aborderons pas cette forme de communication dans cette première partie. ↩︎
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Ce numéro n’est jamais paru. ↩︎
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« Un marxisme ouvert ? » dans Endnotes, Mélancolie des groupes, éditions de la tempête, 2022 [2013], p.55-74. ↩︎
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Par franchise, on entend le fait de ne pas dissimuler sa pensée, ce qui ne signifie pas pour autant « tout dire » sans égard pour les autres. ↩︎
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Celui-ci peut avoir des niveaux très différents de formalisation dans sa pratique : entre le réseau de connaissances et des gens participant à une assemblée, entre des membres d’un même syndicat et des gens qui s’identifient à une scène politique, il y a beaucoup de diversité. N’empêche, tous ces gens, en « faisant de l’organisation », se regroupent, se coordonnent et se retrouvent un jour à se poser la question de leur être-en-commun, à se demander s’ils « font organisation ». Ce questionnement ne surgit pas nécessairement de l’intérieur, il peut tout autant surgir de l’extérieur : d’autres peuvent nommer le groupe et ainsi se trouver à l’origine du questionnement. ↩︎
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La vie des groupes est certes souvent caractérisée par des logiques grégaires. Celles-ci ne sont toutefois pas directement produit par le processus de « s’organiser ». Les différents processus d’identification (positifs et négatifs) par rapport au groupe ou à son extériorité surgissement de façon secondaire dans le processus, généralement quand on cherche à fixer certaines formes pour avoir une plus grande stabilité. Ces processus peuvent provoquer toute une série de problèmes qui engendrent ensuite un blocage de la dynamique du « s’organiser ». Dans la prochaine section sur l’espace public oppositionnel, nous nous pencherons davantage sur ces processus. ↩︎
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Petite précision : ce n’est pas parce que les rapports entre les groupes peuvent prendre et prennent la forme de rapport immédiés entre des individus qu’il n’y a pas de réalité aux rapports entre les groupes en tant que tels. Bien sûr dans le langage courant, on peut dire « je demande à X d’amener la bannière » et non pas « mon groupe demande au groupe X d’amener la bannière », mais dans la mesure où la médiation par le groupe est la condition de possibilité dudit échange, il s’agit bel et bien d’une conversation entre des groupes. ↩︎
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Les jeux de double discours, le désengagement et la verticalité peuvent s’y développer aussi. Nous ne nous intéresserons pas pour la moment à ce qui engendre une tendance ou une autre, bien qu’il serait souhaitable, sans moralisme, d’y réfléchir. ↩︎
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Cet espace peut prendre plusieurs formes : une réunion parallèle, une réunion « élargie », une assemblée publique ou un groupchat. ↩︎
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Quand le groupe se sert de cet espace pour faire principalement de la formation et qu’il a effectivement un contenu à transmettre, on comprend ce geste. Dans les organisations historiques, cette distinction était plutôt normale, car le centre pouvait prétendre fournir un contenu, des formations pratiques et théoriques et les gens qui voulaient faire organisation pouvaient s’instruire ainsi. Une telle façon de « se former » à l’organisation, engendre certes une spécialisation, une forme de professionnalisme, qui nous fait courir le risque d’une bureaucratie dans le pire des cas, mais elle a l’avantage de permettre un travail à grande échelle, un travail de formation quasi-industriel. Elle agit comme un appareil structurant : une école du parti qui s’oppose à l’appareil idéologique d’État qu’est l’école capitaliste.
Cependant, de façon stricte, la formation n’est pas un rapport à proprement parler direct ni une tentative de coordonner. La formation relève plutôt de la transmission et du partage d’expérience. Une grande partie des formations pourraient à la limite être entièrement publiques ou semi-publiques. En ce sens, il ne s’agit pas d’un rapport entre groupe et individus, mais d’une activité ouverte au même titre que les manifestations, que les publications. ↩︎ -
Nous parlons ici uniquement d’une configuration permettant d’avoir une « bonne conversation ». Il va sans dire que les activités et communications publiques et semi-publiques ne sont pas à négliger et précèdent (mais aussi suivent) ce moment. Ces activités agissent comme des points de contact premier pour quiconque veut entrer en relation avec le groupe. Cependant, ces activités relèvent plus de la communication à large échelle qui sera abordée dans la prochaine partie. ↩︎
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Tout en valorisant des rencontres entre des gens partageant quelques affinités. ↩︎
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La trajectoire C part apparemment du même point que la trajectoire b, mais nous la représentons en pointillé, parce qu’il s’agit d’une trajectoire qui est possible uniquement car un flou était maintenu au niveau des actants participant à la configuration. ↩︎
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Entendons par là que les autres cases relèvent davantage de la vie et de la reproduction de groupes et d’organisation. Elles représentent des endroits plus adéquats pour réfléchir le monde, penser notre façon d’y intervenir et effectivement y intervenir, mais avec des moyens souvent très limités, car nous ne pouvons compter que sur la force de nos groupes qui sont fortement minoritaires. Nous nous intéresserons à cet enjeu dans la prochaine section pour voir comment réfléchir le dilemme opposant la dépense d’énergie dans un activisme à petite échelle et le mouvement de masse imprévisible et sur lequel nous ne pouvons rien faire. ↩︎
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Ce genre de rapport est également possible entre les groupes. C’est sûrement une des raisons pour lesquelles l’organisation en groupe est repoussante pour bien des gens qui leur sont extérieur. Il faut noter toutefois que le blocage du processus de « s’organiser » n’est pas donné d’avance dans la configuration du groupe, tandis qu’elle est là, au préalable dans la tendance à « la politique à la première personne ». ↩︎
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Nous reviendrons sur cette notion dans la prochaine section. ↩︎
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La mise en place d’un moment de médiation (bilan, réflexion collective, phase de refondation) pourrait compter parmi ces conditions. Or, ce moment de médiation peut tout à fait, dans la pratique, se transformer en sondage et commentaire d’appréciation plutôt qu’en une discussion ouverte sur la base des trois rapports nommés plus haut. Dans un tel cas, chacun.e choisit ce qui lui a plu et déplu dans le répertoire des actions, voire ce qui a « fonctionné » et ce qui n’a pas « fonctionné » et la tendance II glisse vers la version anything goes la « diversité des tactiques » de la tendance (γ.I) . ↩︎
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Note de mars 2026 : cette texte n’a jamais été rédigé. ↩︎ ↩︎