Traduction de Erwischt. Der Krieg, das Kriegsregime und das Entkommen.

Captif. La guerre, le régime de guerre et son évasion.#

Elle nous a tous pris ! En tant qu’État, en tant que société, en tant que médias. En tant qu’individus, en tant que réseaux et groupes, en tant que voisin·nes et ami·es. En tant que personnes nées ici et en tant que personnes qui ont trouvé leur chemin jusqu’ici au cours de leur vie. Nous devrions devenir aptes à la guerre, assumer ses responsabilités politiques, nous armer en cas de défense. Nos valeurs libérales seraient attaquées, notre mode de vie occidental serait menacé dans son existence même. L’ennemi, il est proche.

Certain·nes de ceux qui sont venus ici et qui sont désormais d’ici ont déjà été pris par elle dans leur vie. Ils sont arrivés ici, parce qu’ils ont pu s’échapper. Ils ont dû laisser derrière eux beaucoup de choses et beaucoup de gens, voire tout et tout le monde. À présent, le hurlement de la coalition des bellicistes – un hurlement également raciste – se rapproche à nouveau d’eux, même si ceux-ci préfèrent pour le moment mener leurs guerres ailleurs.

Elle nous a également attrapé. En tant que gauche sociale et militante, en tant que sujets de gauche, organisés ou non, dans nos quartiers et dans nos espaces collectifs, dans les écoles, dans les universités et au travail. Parce que jusqu’à présent, nous n’avons pas assez agi contre cette préparation à la guerre. Parce que nous restons les bras croisés. Parce que nous ne nous mettons pas d’accord – ou ne nous disputons même pas – sur la manière de contrer ce réarmement social en vue de la guerre.

Parfois, nous nous laissons manipuler, nous nous rangeons du côté de l’État – même lorsque celui-ci continue de nous combattre. Comme des somnambules, nous nous persuadons – sans savoir que de telles phrases ne servent qu’à nous bercer d’une fausse assurance intérieure – que la « guerre ne nous aura pas ». Mais elle nous a tous eu. La guerre, elle nous a eu, elle a pris place dans nos têtes, parmi tant d’endroits.

La preuve : au sein de la gauche sociale et de la scène militante gauchiste, nous nous méfions soudainement de notre propre méfiance envers l’État et le capital.

Nous refusons de voir que la guerre – qu’elle soit un ailleurs qui se rapproche ou un proche qui demeure lointain – plane depuis longtemps comme une ombre ici aussi, non pas en tant que guerre au front, mais comme une guerre qui s’incruste dans nos esprits et dans nos décisions. L’État a semé le doute parmi nous, nous nous trouvons dans une situation de faiblesse stratégique et organisationnelle, de faiblesse théorique et pratique. Chapeau la guerre ! Partant de cette faiblesse, nous pensons beaucoup trop souvent que le droit à l’autodéfense, qui revêt de nombreuses formes, dont celle armée, n’appartient plus qu’aux gouvernants, à l’État et à leurs armées. La construction d’un contre-pouvoir à l’échelle de la société, cet objectif stratégique, a depuis longtemps été laissée de côté. Nos prises de positions solidaires, comme cela s’est déjà produit dans des situations précédentes, ont parfois basculé dans des prises de positions absurdes. Et nous ne voyons pas le fossé entre les exigences que la guerre impose à nos esprits et la réalité crue dans laquelle doivent survivre ceux qui répondent à ces exigences. Celui qui prône la solidarité, mais qui entend par là que les autres doivent se battre, est solidaire uniquement de lui-même. Rien de plus. Il est vrai que, malgré les nombreuses guerres qui nous entourent, nous n’avons pas réussi à surmonter notre position de faiblesse et à donner forme et force à cette nécessité d’un contre-pouvoir social.

La guerre a pris place dans nos têtes. Nous pensons et nous ressentons souvent les choses selon les catégories de ceux qui veulent la guerre et qui l’alimentent. Nous pensons, en tant qu’individus, en tant que société et bien souvent en tant que gauche, savoir désormais qui est l’ennemi et qui est l’ami. Le parallèle entre la situation actuelle et celle du passé est pourtant facile à faire. Posons-nous des questions. Cette terre a-t-elle jamais donné naissance à un soldat respectable, c’est-à-dire humain ? Les armes issues de cette production locale ont-elles jamais contribué à préparer la paix ? Y a-t-il une puissance et une population étrangères qui souhaitent réellement nous anéantir tous ? Doit-on avaler l’idée que nos amis se trouvent uniquement parmi ceux et celle qui partagent notre nationalité et notre passeport ? Nos ami·es ne nous attendent-ils pas aussi à l’étranger, ne partageons-nous pas aussi l’espoir de se rencontrer dans un esprit d’hospitalité entre gens de partout dans le monde ?

La guerre a véritablement fait son nid dans nos têtes. Nous oublions de quel côté nous nous situons. Nous devons refaire notre choix. Nous devons refaire nos choix en toute conscience. Nous ne devons plus oublier qui sont ceux et celles qui sont privé·es de leurs droits, exploité·es, humilié·es et méprisé·es. Nous ne devons pas oublier qui sont ceux qui mènent la guerre, avec quelles intentions, et qui, à leurs yeux, doivent en payer le prix. Avons-nous encore l’esprit suffisamment clair, malgré la préparation à la guerre qui nous entoure, pour discerner ces lignes de conflit, les observer, les analyser, les comprendre, élaborer des contre-stratégies et nous organiser ? Où en sommes-nous donc ? Sommes-nous encore debout ? Ou bien sommes-nous prosternées devant ceux qui alimentent la guerre, car, bien que secrètement convaincu·es, d’une manière ou d’une autre, que le monde a tort et que nous avons raison, nous nous couchons. Quelle est cette arrogance soumise, cachée que nous affectons ! Avons-nous encore toute notre tête ? Qui sommes-nous, au juste ? Intègres ou achetable ? La guerre nous rend achetable, soumis. L’État exploite notre vénalité de sang-froid. Qui sommes-nous alors ?

Une fois pris au piège de la guerre, il n’est pas si facile de s’en sortir. Mais ce n’est pas pour autant impossible. Nous voulons donc oser une contestation, une contestation qui va à contre-courant. Nous contredisons ceux qui cherchent à dissimuler leur bellicisme derrière leurs maux de ventre, ceux qui prétendent vouloir la paix et qui, pour cela, ont besoin de la guerre, ceux qui nous font miroiter une unité nationale et qui nous font la morale sur le devoir, le volontariat obligatoire et l’héroïsme. Nous devrions plutôt nous contenter de nos besoins et de nos aspirations à une vie épanouie pour tous, partout dans le monde. Nous nous opposons à ceux qui affirment qu’il n’y a pas d’alternative. Nous nous opposons à eux parce qu’ils mentent. Nous élevons donc notre voix. Qui a dit que tout était perdu, et qui a cru, avec un culot incroyable, avoir raison ? Tout cela, cela existe, cela ne doit pas être. Murmurons-le doucement, crions-le haut et fort, opposons-nous à tout cela. Et qui avec nous est prêt à s’opposer ? Toi ? Toi !

Ce à quoi nous nous opposons : caractéristiques de la guerre#

La guerre est une relation sociale militaire, et chaque guerre a toujours sa propre histoire. Il faut au moins deux parties pour l’alimenter. Il ne fait aucun doute que celui qui fait passer cette relation à un nouveau niveau porte la responsabilité de ce pas. Il ne fait aucun doute que celui qui, par la suite, s’engage également à ce nouveau niveau, porte également une responsabilité. Mais la question décisive à ce stade n’est pas de savoir s’il existe une responsabilité principale et qui la porte. Nous nous intéressons à une autre caractéristique de la guerre:

La guerre est une spirale mortelle composée d’acteurs inégaux. Ceux qui la prônent, qui y consolident leur pouvoir et s’enrichissent, sont rarement ceux qui y meurent. Et pourtant, ce sont généralement ceux qui la prônent dont on se souvient après une guerre. Qui connaît le nom d’un seul soldat tombé au combat pendant la Guerre de Cent Ans ? Pendant la Première Guerre mondiale ? Sur  qui écrit-on des livres, tourne-t-on des films ? Les morts n’ont aucune importance  pour ceux qui en sont responsables ; ils sont également inconnus de ceux qui ont la guerre en tête et se laissent emporter par elle – car la guerre est plus que cela :

La guerre est un cadeau. C’est un cadeau pour ceux qui en font la promotion, et c’est un cadeau aux multiples usages. Ceux qui la mènent de façon décisive l’utilisent pour continuer à faire valoir leurs propres prétentions au pouvoir et à l’influence, tout en essayant simultanément de réaliser les affaires les plus lucratives possibles pour eux-mêmes et leurs alliés. La guerre ne peut être menée de manière convaincante sans les subventions publiques et la perspective de nouveaux profits privés. La guerre et le capital sont comme frère et sœur. Le soutien de l’État à une économie de guerre et l’adaptation de certains secteurs économiques aux exigences des champs de bataille actuels et futurs s’inscrivent dans une perspective de plusieurs années, voire de plusieurs décennies. Celui qui veut être prêt pour la guerre planifie la guerre – et jamais la paix.

Celui qui prône la guerre défend ses propres intérêts, les zones d’influence, le tracé des frontières. Il cherche des alliés pour se partager telle ou telle partie du monde et en tirer ainsi encore plus de profit pour lui-même. La guerre est utilisée comme moyen de négociation d’intérêts contradictoires. C’est un moyen utilisé par les faibles, car ceux-ci croient pouvoir façonner le monde par la seule force. En fin de compte, eux aussi ne sont que de misérables mortels, et déjà, nous qui écrivons ces lignes, nous dansons sur leurs tombes. Jusqu’à leur disparition, ils recourent à la guerre, car ils sont animés par la croyance erronée qu’ils incarnent la mesure de toutes choses. Ils nomment le monde, mais en réalité, ils nous l’enlèvent :

Leur guerre rend tout avenir impossible. Elle détruit notre monde. Lorsque le dernier champ de bataille se sera apaisé, il ne pourra plus y avoir là, pendant longtemps, de paysages florissants. La guerre est la plus grande catastrophe qui soit pour l’environnement, pour notre monde. La terre contaminée ressemblera alors à nos pensées contaminées par le désespoir qui nous habitent. Il n’y aura plus aucune promesse d’un avenir pour tous dans la liberté, la dignité et le bonheur . Certes,  ceux qui font l’apologie de la guerre nous offrent une appartenance nationale dans laquelle nous serions tous égaux, mais ce ne sont pas eux qui seront couchés dans un repos agité sur ces champs dévastés. Même en temps de guerre, certains sont plus égaux que les autres – et pourtant, on ne doit pas oublier qu’ils demeurent faibles et qu’ils périront :

La guerre signifie la crise. La poursuite de la guerre est le signe de l’incapacité politique et de l’absence de volonté de ceux qui la mènent. Ils sont incapables et ne veulent pas élaborer des solutions concrètes aux conflits d’intérêts internationaux dans l’intérêt de ceux que la guerre prend en otage. Et la guerre prend en otage de plus en plus de personnes, elle devient banale. Le triangle de pouvoir formé par l’État, la guerre et le capital fait que la guerre acquiert une importance sociale et internationale qui dépasse le champ de bataille. Le fait que la guerre exerce également une influence déterminante à l’intérieur d’autres pays qui ne sont pas sur le champ de bataille et que des décisions politiques de grande envergure soient prises en son nom est imputable à une certaine orientation des intérêts dominants et de leur politique. C’est ce qu’on appelle le régime de guerre.

Ce à quoi nous nous opposons : le régime de guerre#

Le régime de guerre auquel nous sommes confrontés associe la réalité d’une société sans champ de bataille à l’état d’une société avec champ de bataille. En tant que lieu, le régime de guerre ne se limite pas au front, mais englobe tous les lieux, espaces et relations interpersonnelles qui sont hantés par les caractéristiques de la guerre – même à des centaines, voire des milliers de kilomètres du front. Soudain, la guerre est tout près, elle a franchi toutes les frontières. Le régime de guerre relie le champ de bataille lointain à nos esprits et à nos actions ici et maintenant.

En premier lieu, le régime de guerre crée le fondement légitime d’une nouvelle action commune entre un État sans champ de bataille propre et un capital sans perspectives de rentabilité. Le régime de guerre est un formidable catalyseur grâce auquel des gouvernements de différentes tendances politiques, qu’ils soient libéraux ou conservateurs, proto-fascistes ou progressistes, peuvent imposer des changements de grande envergure au sein d’un pays. Il vise à nous discipliner, nous devons tous être mis au pas – et quiconque s’écarte de la ligne sera puni par la raison d’État. Ce mélange de soumission intériorisée et volontaire est favorisé par une restructuration des secteurs industriels nationaux et une redéfinition des missions de l’État.

Avec un réarmement illimité, le développement de l’industrie de l’armement et la banalisation des uniformes et des armes à feu dans l’espace public, les forces militaires privées et publiques deviennent centrales dans l’organisation de nos sociétés. Dans le cadre de cette transformation sociale et de cette reformulation des objectifs, des investissements sans précédent sont consentis dans l’économie de guerre, au détriment de l’État social. L’impact global du régime de guerre se manifeste par le fait qu’il contribue à la dévalorisation et à la subordination de tous les autres domaines politiques qui ne servent pas directement les intérêts de cette machine de guerre. La politique sociale, la protection du climat et la promotion culturelle ne sont – une fois de plus – que des aspects secondaires d’une politique dont on peut le plus facilement prélever des ressources au profit du régime de guerre et imposer des mesures d’austérité – malgré tous les mensonges propagandistes de certains acteurs. Alors qu’autrefois, on disait avec espoir vouloir « transformer les épées en socs de charrue1 », les slogans mortellement séduisants d’aujourd’hui sont « Le pays a besoin de nouveaux héros ! » et « faisons de épées à partir des socs de charrue ! ».

En dernière instance, le régime de guerre n’est pas le pouvoir de la décision pure, mais c’est tout de même une autorité qui intervient dans tous les domaines politiques, sociaux, économiques et culturels, qui les imprègne et les influence. Le régime de guerre n’est jamais libéral, malgré ses nouveaux visages et leur pluralité. Le régime de guerre doit nécessairement être autoritaire pour fonctionner – et autoritaire signifie toujours aussi dominateur et masculin dans sa relation à nous et dans les relations entre nous. C’est précisément cette caractéristique de l’autoritaire, de l’autoritarisme, qui permet au régime de guerre de s’associer aux intérêts de la domination et du capital. La sécurité sociale de l’État social est remplacée par la sécurité policière et militaire face aux ennemis extérieurs et intérieurs.

Le régime de guerre divise, sépare, hiérarchise. Soudain, l’ennemi n’est plus seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur et au milieu de nous. Comme nous l’avons déjà mentionné, la logique ami-ennemi s’abat également sur nous. La raison d’État ne s’arrête pas non plus devant nous, en tant que gauche sociale et militante. Au niveau social, les noms des ennemis à l’intérieur sont changés de temps à autre. Certains groupes de population sont condamnés à servir sans cesse de boucs émissaires. Et pourtant, ces noms sont toujours ceux de minorités sociales sans aucune influence sur le destin d’un pays. On les présente comme des corps étrangers, on les désigne comme les responsables des problèmes sociaux, comme la source de la misère et de l’injustice dans notre propre pays ; nous voyons que la rhétorique anti-immigration nauséabonde de la dernière décennie a préparé le terrain toxique pour cette pensée imaginaire qui oppose faussement amis et ennemis. La guerre a pris place dans nos têtes. Leur bellicisme nauséabond ouvrira la voie aux autoritaires et aux fascistes.

Ce n’est pas qu’il n’y ait pas d’attaques de la société contre la société. Ce n’est pas que les guerres ailleurs ne nous concernent pas aussi et ne devraient pas nous servir d’avertissement. Les attaques et les guerres – et bien souvent la simple présence de certains groupes de population – sont présentées de manière exagérée et amplifiée comme une menace existentielle pour notre vie individuelle et collective. Cette représentation est davantage un instrument politique du régime de guerre, habilement et trompeusement manipulé par ceux qui mènent cette guerre, plutôt que l’expression de la réalité sociale et internationale. L’ennemi, disent ceux qui mènent la guerre et en font la promotion, serait déjà là.

« La sécurité avant tout [Sicherheit über alles] », clament-ils alors, tout en contribuant allègrement, dans le même temps, au déclin du monde. Comme nous, ils auraient pu faire autrement, mais ne l’ont pas voulu ou ils l’avaient espéré, mais c’était autrefois. Ceux qui clament ce slogan sont l’ennemi de toute négociation politique commune nous permettant de décider de la manière dont nous voulons vivre. Ils ne voient plus aucun point commun entre les êtres humains. Ils ne voient plus que des différences insurmontables, ils ne voient que des civilisés et des barbares, que des risques pour la sécurité qu’il faut endiguer, contrôler, éliminer. Ils croient avoir raison et ne sont pourtant que d’extrême droite, puisqu’ils tentent de détruire la promesse universaliste de liberté, d’égalité et  de solidarité pour tous – et ce, précisément au nom de la liberté, de l’égalité et de la solidarité. Ceci est une illusion que seules la guerre et ses artisans rendent possible. Ils sont nos adversaires, car ils tentent de nous diviser. Ils veulent nous diviser selon leurs fausses lignes de partage et nous rassembler derrière eux. Ils veulent séparer nos familles et nos voisins, nos amis et nos camarades ; ils veulent nous couper du monde et de ses habitants. Nous n’avons déjà que très peu d’idée de la vie au-delà des frontières qui nous entourent. Or, s’ils en avaient le pouvoir, ils voudraient même que la fin de cette vie ne nous concerne pas. Ils veulent aussi nous séparer de ceux qui sont arrivés ici récemment ou il y a longtemps et qui sont désormais d’ici. Ils veulent aussi nous séparer de ceux qui n’ont pas leur place dans leur « raison d’État », qui pensent, ressentent, vivent et aiment autrement que ce que la raison d’État voudrait nous imposer. Ils sont nos adversaires – et ça suffit. Nous traçons notre ligne. Nous devons nous échapper de leur régime.

Nous vivons pour nous échapper2!#

Revenons brièvement au début. Tout ce que nous esquissons dans ces lignes n’est pas encore pleinement visible ou perceptible. Le régime de guerre ne prévaut peut-être pas ou pas encore partout – et peut-être ne le fera-t-il jamais de manière aussi absolue. Mais le régime de guerre est l’un des nombreux masques dont se revêtent l’État et le capital pour ne pas sombrer. Pour éviter leur chute, ils font la guerre. La guerre, leur guerre, est la conséquence mortelle d’un ordre mondial qui se recompose. Cette nouvelle configuration n’est pas porteuse d’une promesse de bonheur pour tous. Il est même possible qu’elle s’avère plus violente que ne l’était l’ordre précédent. Et pourtant, il y a des possibilités qui sont comme autant de fissures dans l’ordre établi, qui peuvent s’élargir dans un sens ou dans l’autre. Ce sont des fissures que nous pouvons élargir. Nous. Une objection isolée devient une opposition commune. Une opposition commune devient une force collective capable de faire pencher la balance en sa faveur. Cette force collective, c’est nous. Nous traçons une ligne. Nous contestons, refusons, nous libérons. Nous espérons, nous faisons tout en notre possible et nous nous battons pour que beaucoup d’autres s’échappent du régime de guerre avec nous. Allons-nous nous mobiliser pour battre la guerre ou nous mobiliser pour la guerre ?

S’échapper de la guerre, c’est franchir plusieurs étapes ; c’est à la fois un processus et une action, à la fois individuelle et collective. Celui qui s’évade, prend une décision personnelle. C’est la décision de ne pas se laisser entraîner, de ne pas se soumettre à l’État et au capital, de ne pas se livrer au régime de guerre, de ne pas se conformer. C’est la décision courageuse de se démarquer de la masse qui s’est confortablement soumise au régime de guerre. En effet, vouloir la guerre n’est pas courageux. Ce qui est courageux, c’est de saboter la guerre – dans les écoles, les universités, les entreprises, dans l’espace public. C’est courageux de ne pas se laisser mettre au pas, mais de penser et de décider par soi-même. C’est courageux de crier « Non ! » quand, autour de toi, on fait la promotion de la guerre, qu’on te présente de faux modèles, à savoir des modèles autoritaires. C’est courageux de vouloir la vie et d’empêcher la mort. Le régime de guerre pose la question de la répartition – pour quels besoins sociaux fondamentaux des ressources suffisantes sont disponibles et pour lesquels elles ne le sont pas. Or, penser notre évasion, cela n’implique pas de mettre en jeu de manière tactique la vie d’innombrables personnes sur des champs de bataille proches ou lointains. L’évasion que nous souhaitons veut plus que le « je », veut plus que le national, aspire à plus que le simple « soi ». Il n’est pas facile de sortir la guerre de nos têtes – mais ce n’est pas impossible. Au moment où le « je » prend cette décision, il devient un « nous ». Nous nous retrouvons, nous nous unissons, nous nous organisons ; désormais, nous déterminons et nous décidons ensemble de ce qui doit suivre. Ensemble, nous trahissons le régime de guerre, nous l’attaquons, nous le sabotons. Notre évasion n’est pas une fuite, c’est un mouvement vers l’avant. C’est la promesse que nous nous faisons pour que l’organisation de l’asservissement, du profit et de la mort soit remplacée par l’organisation d’une société pour laquelle il vaut la peine de se battre, de vivre et d’aimer !


  1. Slogan du mouvement pacifiste est-allemand des années 1980 inspiré d’une citation biblique : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre. » (Isaïe 2:4) ↩︎

  2. Cette section utilise beaucoup le terme « Entkommen » qui peut se traduire par prendre la fuite, s’évader, s’échapper. ↩︎