Traduction d’un article de la revue Arranca ! participant au débat sur l’organisation dans le milieu autonome dans les années 1990 en Allemagne. Ce texte a été présenté lors d’une rencontres de réflexions sur l’organisation révolutionnaire

Pas de révolution sans une autre culture, sans d’autres manières et d’autres formes de vie, sans une transformation des humains. Jusque là, tout est clair. Mais au sujet de savoir comment une autre culture se constitue et de quoi pourrait avoir l’air ses rapports à la politique, ça, on en parle très peu dans la gauche. C’est pourquoi je partage ici ces réflexions sur la notion de culture:

1- La contre-culture et la culture contestataire, tout comme le mouvement antiautoritaire depuis 1968 ou les mouvements de révoltes des jeunes de 80/81 sont pour moi fondamentalement deux choses:

a- L’expérimentation de nouvelles formes sont choisies de façon relativement arbitraire et peuvent même être réactionnaires (par exemple les Skins). Ces expérimentations s’épuisent très rapidement et ce processus social mène à une diminution de l’euphorie.

b- La rupture avec la solitude en tant que constitution d’une nouvelle collectivité (même si cette rupture peut avoir lieu en dehors de la culture protestataire). Dans leur spontanéité, les ruptures sociales (et par-dessus tout les ruptures culturelles) sont impossibles à manœuvrer et à contrôler. Même si cela était autrement, un tel contrôle serait très peu intéressant. Il est clair, de toute façon, que ces ruptures comportent plusieurs revers de la médaille. Je ne leur fait pas tout à fait confiance, car leur déclin souvent soudain m’entraîne également vers le bas. Elles n’offrent donc pas de fondement, sur lequel je pourrais m’appuyer pour définir mon identité sociale. Ces ruptures sont certainement marquantes, elles peuvent me tirer vers le haut et me faire découvrir de nouvelles choses, mais leur rythme ne définit pas le mien. C’est pourquoi je trouve mystérieuse l’idée que nous, les gauchistes, devrions créer une nouvelle culture contestataire.

2- À l’intérieur des processus sociaux, il me semble que les éléments qui font surgir une conscience sont importants. Ces moments où on arrive à prendre conscience se trouvent dans les mouvements culturels tout autant que dans les luttes pour un loyer, pour un centre, etc. – mais aussi dans le surgissement non-médié de la violence de classe (p.ex.: lors d’une confrontation entre une bande de jeunes avec les flics).

Mais en plus de cela, on les retrouve un peu partout, dans des choses x ou y, dans des petites choses souvent aussi. Grâce à ces processus sociaux, les gens commencent à faire sauter leur subjectivation: ils deviennent grâce à ces nouvelles positions séparées des sujets qui se tiennent en eux-même, autonomes, sans pour autant parvenir à une plénitude à travers ces processus. Les moments de constitution de la conscience permettent de faire un bout de chemin, mais ils ne sont pas le but en eux-même.

3- En fonction du processus de constitution de la conscience qui la traverse, la contre-culture peut être un élément constituant d’une nouvelle société. L’image de l’être humain d’une société est amenée à surgir à travers les arts, mais elle en dérive également. Ainsi, les formes de vies révolutionnaires sont en partie préfigurées avec la révolution (et ce même quand les changements retombent sans cesse dans les conditions sociales objectives). La contre-culture est enfin une «révolution préventive», mais elle ne peut remplacer la révolution en tant que processus de reprise du pouvoir.

Je pense que la subversion culturelle en tant qu’ « infatigable minage de l’ancien système » ne peut mener seul à aucun changement permanent. Chaque transformation sociale nécessite une stratégie politique et militaire. Sans cette stratégie, médiée par une organisation ou le noyau d’une organisation, la contre-culture ou la culture contestataire sera récupérée (par exemple la commercialisation des punk, l’intégration des « alternatifs », la « marche » des anti-autoritaires1) – tout comme une stratégie politique sans contre-culture ne peut qu’être hostile au plaisir et formaliste.

4- Naturellement, il y a une zone pour le développement spontané de la culture ou mieux: l’épanouissement de la diversité humaine. On le trouve quand on chante et danse dans la rue en s’exprimant de façon immédiate et sans réflexion. Nous n’avons pas besoin de parler plus de cela. En dehors de ces surgissements spontanés, il y a une contre-culture à développer de manière consciente. C’est pour moi avant tout le partage avec beaucoup de personnes différentes, le fait d’être en commun et d’aller en dehors de son milieu: se rapprocher ainsi d’une forme de vie communiste.

Cette forme de vie ne relève pas des capacités individuelles que l’on pourrait apprendre, elle est plutôt un processus de développement collectif. Et par-dessus tout c’est un processus systématique d’apprentissage, qui se réalise à travers le travail des gens à un processus commun.

5- Le projet collectif de gauche qui me semble tomber le plus sous le sens est l’organisation révolutionnaire. Pourquoi? Parce que s’il y a quelque chose qui m’énerve dans la scène autonome, c’est sa préoccupation pour elle-même, sa paralysie auto-engendrée. Elle provient de l’individualisme bourgeois prévalent et le reflète. « Chacun.e est pour soi le.la plus proche», c’est bien ce que signifie la variation bourgeoise du « Subjectivisme » autonome. La question décisive est donc, où et comment nous fusionnons nos subjectivités individuelles. Le Processus d’organisation conscient (l’organisation) est une de ces fusion, c’est-à-dire un travail sur la collectivité, sur la contre-culture ou en vue d’une nouvelle société.

D’autre part, la question des réussites et des échecs est intimement liée à celle de l’organisation. La réussite, cela signifie pour moi le fait de rallier des nouvelles personnes, remporter des petites victoires qui sont autant de réussites intermédiaires, judicieusement et précisément intervenir et devenir une force sociale que l’on peut percevoir. Peu importe ce qu’on dit ou ce qu’on pense, chaque structure se mesure naturellement aussi à son efficacité. C’est ce qui est subjectivement le plus important pour nous. Qui est prêt à faire un travail extrêmement long, s’il n’a pas quelques réussites auxquelles se rattacher? Les formes d’organisations en poussées sauvages sont tendanciellement inefficaces (sauf lors des hauts moments des mouvements), le travail frustrant demeure entre les mains de quelques-un.es, et ce même travail sera refait trois ou quatre fois. C’est aussi pour ça que nous devons dépasser la scène actuelle définie pour une sous-culture des «poussées sauvages».

Résumé:#

Dans son plan (c’est-à-dire son absence de plan), la scène, comprise en tant que forme d’organisation, nous donne l’impression de progrès - la dynamique du mouvement social nous donne cette impression sans qu’on y soit pour rien. Or, dans son repli au sein d’une sous-culture, la scène nous empêche de nous mettre en rapport avec l’extérieur. Elle bloque également le devoir de libération de l’individualisme bourgeois. Ma thèse est qu’il est essentiel, subjectivement en tant que révolutionnaires et justement dans les moments bas des mouvements, de discuter d’un thème aussi abstrait que de la question de l’organisation. Autrement, nous ne serons pas capables de saisir autre chose que ce que nous sommes nous même. Nous ne pourrons pas espérer devenir influents dans la société. Le fait que les bases d’organisation ML-sectaires ou autres cercles délirants aient cessé d’exister, ne me convainc pas du contraire. La phase ML (les K-Gruppen au début des annés 70) a été, à mon avis, une négation non-dialectique du mouvement antiautoritaire, de même que nous, les autonomes, sommes la continuation de la négation non-dialectique de la phase ML.

Pour conclure :#

Le travail politique me réjouit lorsqu’il permet de sortir de son petit périmètre pour aller à la rencontre d’autres réalités sociales. À ce moment-là, je cesse d’être uniquement un sujet pensant pour moi-même et je rencontre d’autres personnes: c’est là que se trouve pour moi le lien intelligible. En collant différents êtres épars, en arrivant ensemble à un consensus, on parvient à construire une forme de vie communiste.

Au sujet des discussions à la mode sur les contradictions entre les subjectivités particulières et la politique abstraite: la politique est nécessairement une abstraction par rapport aux perceptions sensibles. Ce n’est pas bien grave. D’un autre côté, on est beaucoup plus, en tant qu’être humains complets, que des personnes qui pensent.

Cela veut dire, pour moi, qu’il faut que ma spontanéité et ma créativité se manifestent tout autant que mon besoin de planifier consciemment une pratique politique qui soit également bien remplie. Être conscient et être spontané. La créativité et la systématisation sont pour moi une paire de notions dialectiques: ils ont besoin de leur inverse.

La forme que prend la scène aujourd’hui, son développement spontané, cela ne m’enrichit pas. Je fais de plus en plus de la politique en dehors du milieu autonome. J’y fais des expériences enrichissantes et je pourrais m’imaginer continuer à grandir en dehors de ce milieu. Malgré cela je continue d’aimer comme avant le mode de vie «autonome» ou de la gauche alternative: j’aime bien vivre dans une coloc de gauche, j’adore les street party, j’écoute avec plaisir le groupe de musique anarchiste The EX, je porte mes vêtements à l’envers comme il se doit et j’aime bien ne pas devoir payer quand je mange dans une bouffe populaire.

En tant qu’héritière du mouvement antiautoritaire et de la révolte de la jeunesse, la scène n’est probablement pas mauvaise culturellement, si l’on tient compte de ses propres origines et des conditions extérieures (souvent pas différente de l’environnement dans laquelle elle s’est développée, mais parfois tout de même incroyablement révolutionnaire). D’un point de vue politique, elle est toutefois insatisfaisante. Elle reproduit la même chose, en réalité, que la réalité sociale qui devient de plus en plus violente. Également, pour le vivre ensemble (et pour la vitalité de la sphère culturelle) le travail politique qui réussit (c’est-à-dire systématique) serait plein de sens, car les gens satisfaits ont moins tendance à tomber dans des psychoses collectives.

Alors, pas de Parti ni de Scène, mais plutôt une contre-culture; un mouvement social et une organisation révolutionnaire comme des sphères différentes mais complémentaires. Notre absence de perspective individuelle ne peut trouver qu’une réponse collective et structurée, notre problème ne peut être réglé que par notre capacité d’abstraction collective.

C’est pourquoi, nos difficultés au quotidien et notre culture sont intimement liés à la question de l’organisation.


  1. En Allemagne, un pan important du mouvement anti-autoritaire et des alternatifs se sont ralliés à la liste alternative et au parti vert qui proposait une «marche à travers les institutions». ↩︎