Correspondances allemandes. Für eine linke Strömung (FELS) – Y a-t-il une vie avant la mort ?
Traduction d’un extrait du Heinz Schenk Debatte, un débat sur l’organisation dans le milieu autonome dans les années 1990 en Allemagne. Ce texte a été présenté lors d’une rencontres de réflexions sur l’organisation révolutionnaire

Petite annonce: notre équipe est plutôt restreinte et nous aurions besoin de collaboration pour mener notre projet. Malgré cela, nous ne sommes pas opposés à l’idée de fonder une nouvelle entreprise. Dans le même ordre d’idée, nous sommes également intéressés à collaborer avec des équipes ou des individus à Berlin qui travaillent dans un sens similaire.
1.La démission et ses suites#
À l’automne dernier nous déclarions que « notre texte est en quelque sorte une lettre de démission à l’endroit des autonomes ». Depuis, nous avons été l’objet de hargne pour avoir écrit cette remarque ironique mais complètement intentionnelle. On disait de nous que nous n’étions capables de penser qu’en termes de structure de parti et que nous nous étions enfin rendu compte que les autonomes n’étaient pas un parti. C’est ce qui, par-dessus tout, nous aurait déçu. Mais bon, maintenant nous pouvions enfin bâtir notre propre parti!
La « mécompréhension » n’aurait pas pu être plus grande. Ce qui nous énervait chez un ensemble de groupes de la gauche radicale allemande, ce qui nous démangeait, c’était le dogmatisme de la gauche non-dogmatique. Les structures et les façons de penser élaborées dans les dernières années ne devaient plus être remises en question et encore moins la possibilité de les voir être transformées à partir de l’intérieur. Les formes d’agir politique étaient devenues comme des recettes instantanées, à interpréter littéralement. La politique de gauche était davantage une lutte entre « le bon et le mauvais » qu’une médiation entre le donné et l’intentionnel. Notre capacité à fonder un groupe et développer une pensée politique révolutionnaire, était dès le départ très fragile. Très peu semblaient vouloir vouloir s’investir dans un nouveau projet. Plusieurs de ceux et celles qui partageaient notre critique ne parvenaient pas à se représenter la politique en dehors du triptyque souvent répété: Rote Armee Fraktion - Cellules révolutionnaires - Autonomes.
Face aux réactions initiales rudes, nous nous sommes.es parfois demandé.es si ce n’était pas nous qui étions fous et folles. Si nous nous imaginions être une roche dans le soulier des autonomes qui les faisaient tous.tes trébucher, était-ce parce que nous avions la malchance de trébucher partout? Peut-être que, contrairement à ce que nous disions, la scène autonome avait tellement à nous offrir qu’elle pourrait nous suffire pour l’ensemble de notre vie.
Une bonne colocation, faire sortir la rage de temps en temps lors des manifs, ou seulement y marcher et se sentir nombreux, comme au 1er mai. C’est sûr, c’est sûr, on connaissait les cinglé.es de la scène – mais n’y avait-il pas d’exceptions? Pour certain.es cela avait fonctionné. Ils avaient réussi à aménager une vie bonne en continuant de côtoyer la scène autonome.
2.Un hiver froid et encore plus de « mécompréhension »#
Les débuts de Für eine linke Strömung (FelS) ont eu lieu dans une atmosphère, dans un endroit que nous voulions en fait quitter : dans la salle de réunion d’une maison occupée à Berlin-Est. Là-bas, un froid mordant ne voulait pas s’en aller, malgré que nous ayons allumé le four depuis deux heures pour réchauffer la pièce. Nous avons donc fait la réunion dans une des chambres, ce qui a grandement contribué à donner une image chaotique et improvisée à notre entreprise.
Les véritables problèmes sont arrivés à ce moment-là. D’un côté, se trouvait l’urgence de travailler en tant que groupe ouvert. On voulait que le processus d’organisation et les débats ne prennent pas la forme d’un cercle fermé. Nous pensions que les recherches menées en vue de changer la politique radicale de gauche avaient échoué, car les nouveaux groupes indépendants qui s’étaient formés par le passé, n’avaient pas été en mesure de regarder plus loin que le bout de leur nez.
D’un autre côté, il nous semblait évident que plusieurs se joindraient à nous, car nous exprimions un sentiment de mécontentement largement répandu et l’espoir de sa fin. Cependant, il faut croire que le sentiment de mécontentement prenait racine, en nous, dans des motifs opposés à ceux qui étaient communément partagés.
Je me souviens d’une soirée de février dans laquelle seulement le quart des personnes présentes étaient celles qui avaient décidé de fonder le nouveau groupe. Le trois quart restant étaient des nouveaux.elles. Parmi ceux-ci, assis dans des coins opposés, on trouvait des gens qui disaient que les autonomes ne foutaient pas suffisamment le trouble et qu’ils lisaient trop, et quelque chose comme une petite secte trotskyste qui était venue nous voir avec un espoir frustré que nous donnerions une nouvelle orientation aux autonomes.
D’un point de vue extérieur, cette soirée a laissé un souvenir très étrange, voire risible. Le nom « Für eine linke Strömung » [pour un courant de gauche] est apparu comme une solution à cet embarras. Jusqu’à ce jour elle ne nous satisfait pas entièrement.
Nous avions certes assez d’imagination pour nous représenter comme une « autre gauche », mais au niveau du choix du nom nous nous le sommes refusé en général (le choix du nom de nos prochains journaux sera, nous le craignons, également des solution provisoires).
« Courant de gauche », l’appellation « courant » ne dit rien de ce dans quoi ce courant s’inscrit ou se pense. À l’intérieur de la gauche révolutionnaire? Cela nous mènerait à répéter chacune des classifications insignifiantes entre la gauche et la droite qui avaient lieu dans les groupes communistes du 20e siècle. À l’intérieur de la société ? On se retrouverait alors avec une image de la société plurielle dans laquelle les courants capitalistes et les courants anticapitalistes auraient une place un à côté de l’autre.
3.Peine et réjouissement du plan#
Le pire de cette première tentative est maintenant derrière nous et doit le demeurer. Certes, nous avons encore des problèmes auxquels nous devons nous attaquer, mais nous avons finalement cessé de faire fi des différences. Par exemple, on connaît mieux maintenant les différences de connaissances et de capacités à l’intérieur du groupe, les problèmes de la dialectique entre les responsabilités subjectives et la politique objective, les difficultés entre le concret et l’abstrait.
Jusqu’à présent il n’y a pas de Sanatorium de la FelS ni d’idées qui pourraient financer collectivement chacun d’entre nous. Cela semble devoir être le cas: plus l’état de la gauche, et les individus qui en font partie, est lamentable, alors plus la première phase d’une nouvelle politique de gauche doit être abstraite. Cela semble devoir être le cas afin que l’on puisse être en mesure de réaliser à long terme et de manière fructueuse la fixation des besoins concrets. Le travail que l’on fait à partir de maintenant, un travail qui consiste en beaucoup de lectures et d’écritures, est en tout cas important, mais justement pas seulement satisfaisant.
De là, nous espérons que ceux qui partagent notre orientation mèneront un travail similaire avec d’autres groupes (on pourrait se rencontrer au début de l’année prochaine?). On espère que ce type de travail solitaire et unipolaire pourra devenir moins long.
Malgré tout, de façon subjective, je crois que nous avons accompli quelque chose cette année. Enfin nous sommes parvenus à planifier quelque chose de politique sans que cela prenne la forme d’une campagne contre les prochains coups de l’ennemi. Cela nous a permis de retrouver un peu de confiance en soi.
Nous ne sommes plus les Don Quichotte solitaires contre les moulins à vents de l’agitation autonome. Et, à côté de nous, se met en forme, malgré toutes les différences et clivages, un groupe qui a espoir en une perspective commune. Un groupe provenant des trois grands courants de la gauche radicale des années 1980 et qui commence à remettre en question les positions qui s’étaient solidifiées dans un dogmatisme. Le principe de l’espoir peut à nouveau ressurgir dans l’histoire de la gauche en allemagne:
« C’est seulement au moment où l’improbable revient sans cesse à la pensée que l’on peut venir au secours du probable, car, ce que nous connaissons, ce n’est pas tout » – Rossana Rossanda