Traduction du Zwischenstandpapier de 2014 de la Interventionistische Linke (IL) présenté lors d’une rencontres de réflexions sur l’organisation révolutionnaire

Présentation de la IL#

Ce document est le résultat provisoire d’une discussion sur plusieurs années au cours de laquelle la Gauche Interventionniste (Interventionistische Linke, abrégé ‘’IL’’) s’est mise d’accord sur les prochaines étapes du processus d’organisation. Au départ, nous voulions publier un document beaucoup plus long. Nos positions politiques devaient être présentées et justifiées en détail et les principaux domaines de travail de notre pratique militante devaient être déterminés de manière fondamentale et stratégique. À un moment donné, nous avons remarqué que cette ambition était trop élevée pour le moment et nous avons décidé de rédiger un état intérimaire.

Cette décision nous a semblé appropriée parce que, dans une organisation vivante et qui évolue, il ne devrait de toute façon pas y avoir de principes achevés, gravés dans la pierre. Dans ce sens, l’appellation “document intérimaire” est aussi une déclaration programmatique. Elle permet de nous garder d’une surestimation de nous-même. Nous savons qu’il existe des analyses plus raffinées et des appels plus dynamiques. Bien des allégations concrètes seront bientôt dépassées par l’évolution de la société, et nos structures évolueront en fonction des expériences communes et de ce qui sera demandé de nous.

Après de nombreuses ébauches, après d’innombrables discussions dans les groupes de travail, dans les groupes locaux de la IL et lors de journées de congrès à l’interne, nous avons finalement adopté ensemble ce document lors d’une réunion globale le 11 octobre 2014. Durant ce processus, nous nous sommes affrontés sur certaines positions, certains ont dû faire des compromis et nous sommes loin d’être tou.te.s satisfait.e.s de l’ensemble des passages et des déclarations du texte. Néanmoins - et c’est là que réside la qualité particulière de ce texte - nous sommes parvenu.e.s à un accord stratégique et à une détermination commune des tâches de chacun.e, porté par quelques centaines d’activistes dans un peu plus de vingt groupes en Allemagne et en Autriche, ainsi que par quelques projets affiliés.

En plus de servir de document de compréhension de nous-même, le document intérimaire se veut avant tout une invitation: au débat, à l’action, à l’organisation et à la transformation commune du monde. Il en a besoin.


Introduction#

De l’extérieur, la Gauche interventionniste (IL) est surtout perçue comme une association fédérale de groupes et militants d’extrême gauche. Elle a démontré sa capacité à mobiliser et à organiser des campagnes nationales comme Block G8, Dresde sans Nazis, Block NATO, Castor Schottern [contre le transport de nucléaire] ou plus récemment Blockupy. Nous sommes connus pour miser sur l’effet radicalisant de la résistance et pour favoriser l’empowerment qui naît des actions de masse et de désobéissance organisées collectivement.

Le projet de la Gauche Interventionniste est cependant motivé et maintenu par un accord stratégique commun, qui se reflète dans le concept d’intervention qui lui a donné son nom : nous voulons une gauche radicale qui intervienne dans les luttes politiques avec aplomb et capacité de parole et qui soit capable d’agir en dehors de ses sous-cultures, de ses quartiers et de ses espaces de liberté. Nous voulons une gauche radicale qui lutte activement contre le patriarcat, le racisme et le capitalisme au niveau de leur totalité, qui cherche sans cesse de nouvelles alliances, qui approfondit les ruptures et saisit les opportunités, qui préfère faire des erreurs et en tirer des leçons plutôt que de se perdre dans le cynisme de la critique pure. Nous voulons une gauche radicale qui s’oriente vers une rupture révolutionnaire avec le capitalisme national et mondial, avec le pouvoir de l’État bourgeois et avec toutes les formes d’oppression, de privation de droits et de discrimination. Bref, nous voulons une nouvelle gauche sociale radicale qui lutte pour l’hégémonie politique et organise le contre-pouvoir.

C’est avec cette entente stratégique qu’en 1999, lorsque la capacité d’action et la visibilité de la gauche radicale allemande étaient au plus bas - notamment après l’échec de la mobilisation contre le sommet du G8 à Cologne - que des camarades se sont réunis dans le cadre de la dite « réunion de consultation » et ont échangé des informations, d’un point de vue stratégique, sur leurs activités dans différentes organisations et mouvements. Cette réunion marque le début de la première phase de la Gauche Interventionniste, même si nous n’avons utilisé ce nom pour la première fois que quelques années plus tard. À partir de 2004, ces réunions ont été ouvertes de manière ciblée aux groupes d’extrême gauche. C’est ainsi qu’a commencé la deuxième phase de l’IL, qui a été vécue et perçue pour la première fois dans la pratique lors de la mobilisation contre le sommet du G8 à Heiligendamm en 2007.

Depuis 2010, nous menons un débat de fond sur l’organisation, toujours sur la base d’une entente stratégique entourant la formation d’une gauche sociale radicale. Nous y explorons comment une nouvelle structure organisationnelle, plus rassembleuse, mais aussi plus engageante de la IL peut voir le jour. Une structure qui pourra intégrer davantage la pratique locale et la pratique à l’échelle fédérale. Nous pensons qu’elle saura aussi augmenter notre capacité d’action et notre visibilité. En outre, les débats stratégiques doivent être élargis et intensifiés. Nous voulons élaborer des positions communes sur le contenu et permettre à davantage de militant-e-s de participer activement.

Or, les débats sur l’organisation sont parfois difficiles et ardus. Des traditions politiques et des expériences différentes se rencontrent. Les structures doivent être orientées vers la participation et la transparence ainsi que vers la capacité d’action et de décision. Les fondements stratégiques communs doivent entretenir un rapport d’équilibre avec l’autonomie locale. La répartition nécessaire des fonctions et du travail dans une structure plus grande, à l’échelle fédérale, doivent être prises en compte, tout comme les exigences d’une pratique démocratique par la base. Il est inévitable qu’on doive se pencher sur les différentes formes de hiérarchies informelles et d’exclusions, qui peuvent par exemple reposer sur des attributions et des rôles de genre, mais aussi sur des différences d’information, de formation et d’origine.

Nous sommes loin d’en avoir fini avec toutes ces discussions - et nous ne le serons probablement jamais. En ce sens, nos réponses et nos résultats sont provisoires. Néanmoins, nous pensons que le moment est venu de publier un état des lieux intermédiaire. Nous le faisons dans une double intention : d’une part, nous voulons nous rendre compte de l’état de notre discussion, de nos points communs et de nos exigences. D’autre part, ce bilan intermédiaire doit être une invitation ouverte à toutes les personnes intéressées qui, comme nous, cherchent une base stratégique à leur militantisme. C’est une invitation à tous ceux et celles qui veulent s’engager avec envie et sérieux dans un processus collectif, organisateur et radical, dans le but de surmonter la marginalisation et l’impuissance de la gauche.

Les conditions dans lesquelles nous vivons et luttons#

1- La gauche et la gauche radicale ont souvent tendance à fixer, de manière dogmatique, la prétention à la vérité de leurs analyses politiques. Loin de nous cette idée. Lorsque nous disons que nous sommes d’accord avec la phrase de Marx selon laquelle « chaque étape d’un mouvement réel est plus importante qu’une douzaine de programmes », nous voulons dire que nous nous engageons dans un processus doté de ses vérités propres qui ne se laissent pas enfermer dans des professions de foi formelles. Si nous nous efforçons néanmoins de formuler quelques principes de base en ce moment, ceux-ci ne sont pas des vérités absolues ou éternelles, mais seulement notre point de départ commun actuel.

Nous vivons dans un monde de contradictions criantes entre le pouvoir et l’impuissance, la pauvreté et l’abondance, la maximisation des profits et la contrainte du travail salarié, l’acceptation et l’ignorance, les privilèges et les discriminations. Ces contradictions se déroulent selon différents axes de domination, selon des assignations sexistes et racistes, selon des différences de classe. Ces rapports d’oppression sont certes imbriqués les uns dans les autres, se soutiennent mutuellement ou s’appuient les uns sur les autres, mais ont chacun leur propre dynamique et leur propre logique. Ils sont tous liés au pouvoir social et à la différence d’accès aux ressources matérielles et immatérielles. Ces rapports sont également profondément ancrés dans les subjectivités et se retrouvent aussi dans les groupes et organisations de gauche et d’extrême gauche. Pour nous, le dépassement de ces rapports exige donc aussi bien la lutte contre un adversaire extérieur que la réflexion consciente et la transformation de nos structures.

De nombreuses discussions épuisantes ont montré par le passé [dans les années 1970-1980] que la construction de contradictions principales et secondaires conduit en premier lieu à des conflits et des divisions frustrantes et improductives. Comme le capitalisme réellement existant a pu se développer sur la base de structures sociales patriarcales et racistes, il est pour nous essentiel de lier la lutte pour une société libérée à la lutte contre toutes ces formes de domination. Néanmoins, il est judicieux et inévitable de fixer des priorités dans notre pratique politique. Ce qui est décisif pour nous – tant dans la justification théorique que dans l’ouverture d’options pratiques – c’est de toujours viser un changement de la société dans son ensemble.

La pensée en termes de contradictions principales et secondaires n’a jamais rendu justice aux expériences vécues de domination, d’exploitation et de mépris, à leur imbrication des rapports de domination et d’exploitation, ni à la variété ou au dynamisme des luttes sociales et des transformations concrètes de soi et du monde. L’originalité de chaque lutte et la diversité irréductible des luttes elles-mêmes ne sont pas en contradiction avec la nécessité de combattre tous les rapports de domination et d’exploitation et donc de se référer toujours à un ensemble de toutes les luttes : tactiquement, stratégiquement et programmatiquement.

La spirale de la valorisation du capital tourne de plus en plus vite dans le capitalisme mondial aujourd’hui. D’énormes richesses en produits matériels et immatériels sont produites, accumulées et détruites. Dans ce contexte, la production classique de plus-value, c’est-à-dire l’exploitation des salariés et l’investissement des bénéfices dans de nouveaux moyens de production afin de générer encore plus de plus-value, est entrée dans une crise profonde. D’énormes actifs, pour lesquels les investisseurs.es ne trouvent plus d’autres placements rentables, sont négociés et déplacés sur les marchés financiers. Mais, même les dettes produites par ces actifs, ne peuvent être payées, en dernière instance, que par le travail vivant de ceux et celles qui profitent le moins de cette agitation.

Alors que le pouvoir économique du capitalisme mondial et le pouvoir politique de ses centres semblent plus omniprésents que jamais, il est évident, à chaque jour, que ce système ne crée pas un ordre mondial raisonnable et humain, mais au contraire: il est fondamentalement inhumain. Environ un milliard de personnes vivent dans la faim et la misère absolue à l’ombre de la richesse marchande du capitalisme. L’obligation structurelle de croissance conduit à la destruction progressive des bases naturelles de la vie humaine, au changement climatique et au gaspillage effréné de ressources de plus en plus rares, comme l’eau potable ou le pétrole.

Par nature impérialiste, le capitalisme mondial est indissociable des guerres et de leurs conséquences : la mort, la faim et l’exode. Dans la crise qui s’aggrave actuellement, où la concurrence permanente pour les parts de marché et les ressources de plus en plus rares s’intensifie, la guerre devient une condition permanente de la valorisation du capital. Cela implique la sécurisation des réserves de matières premières et des voies commerciales, l’augmentation de la production et des exportations d’armes, mais aussi la militarisation vers l’intérieur. Ceci va de pair avec l’érosion des droits démocratiques et le développement des appareils de répression et de surveillance. La crise économique – à laquelle on répond par des plans de sauvetage toujours plus frénétiques et par des programmes de démantèlement social étiquetés « réformes » afin de satisfaire les attentes des capitalistes en matière de rendement – est devenue un état permanent.

Pour nous, la composante de la crise économique qui est la plus immédiatement palpable, c’est la crise de la reproduction. Celle-ci s’exprime d’une part par l’exploitation croissante de la vie quotidienne des gens et d’autre part par le transfert vers la sphère soi-disant privée de toutes les tâches qui ne peuvent pas être transformées en marchandises de manière rentable. Ces deux processus éloignent de plus en plus la reproduction de son fondement social. Dans cette crise de la reproduction, les structures patriarcales et racistes se renforcent et se transforment. Par exemple, le travail de soin est laissé aux femmes dans les familles ou il est confié à des migrant.e.s – mal payés et souvent criminalisé.es

2- Malgré tout, nous vivons une époque mouvementée – et en mouvement – où les forces opposées à l’ordre dominant redeviennent plus fortes et plus visibles. La lutte des classes n’est pas seulement menée par le haut, en tant qu’attaque contre les droits sociaux et les conditions de vie des salariés et des précaires, elle se manifeste également par le bas dans la diversité de la résistance mondiale. Aujourd’hui, du moins en Europe de l’Ouest, le point de départ de nombreuses luttes est le suivant : il n’existe plus d’endroits privilégiés et durables où la « classe pour soi » peut se développer, comme les usines l’étaient pour le mouvement ouvrier des 19e et 20e siècles. Aujourd’hui, la lutte des classes se met en marche en découvrant, créant et rétablissant des lieux où la collectivité, la solidarité et la conscience de classe peuvent se développer.

Contre les exigences de la politique de crise s’organise une résistance persistante dans le Sud de l’Europe. Différents mouvements contestent de manière offensive la légitimité de l’ordre dominant, de ses institutions et de ses représentants : Du 15M et #occupy au mouvement ¡Democracia Real Ya! en passant par le conflit autour du parc Gezi en Turquie, les luttes pour la démocratie et l’autonomie au Kurdistan, les protestations de masse au Brésil et les luttes des couturières au Bangladesh, pour ne citer que quelques exemples.

Lors du « printemps arabe », les gens ont balayé des dictatures apparemment bien établies depuis des décennies. Ils ont ainsi fait prendre conscience que le pouvoir en place pouvait être renversé par un soulèvement révolutionnaire. Ils ont montré qu’il est encore possible, au 21e siècle, d’ériger des barricades pendant des jours, de décider collectivement de notre destin, et de faire rupture avec un ordre ancien. Il est possible qu’une porte s’ouvre sur quelque chose de nouveau. Le fait que les mouvements du « printemps arabe » n’aient finalement pas été en mesure de faire suivre le renversement des anciennes élites par la construction d’un nouveau projet, que la plupart des soulèvements, comme récemment en Egypte, aient été suivis d’une contre-révolution, que le soulèvement en Syrie ait débouché sur une guerre civile cruelle et sans espoir, tout cela ne peut pas effacer, malgré la tragédie, l’expérience d’auto-organisation et la possibilité d’un soulèvement révolutionnaire.

En Amérique centrale et en Amérique du Sud, il existe également plusieurs mouvements de base forts qui luttent pour la dignité, l’indépendance et de bonnes conditions de vie pour tous. Ils luttent aussi bien contre l’impérialisme américain et européen que contre les bourgeoisies nationales et les grands propriétaires terriens. Dans de nombreux pays, ces mouvements ont aidé des gouvernements de gauche à prendre le pouvoir et se trouvent désormais engagés avec eux dans un processus contradictoire, dans une lutte pour le changement de société.

La libération, en tant qu’abolition de toutes les conditions « dans lesquelles l’humain est un être humilié, asservi, abandonné, méprisé » (Marx), n’est concevable que dans une perspective mondiale. L’internationalisme signifie pour nous de voir et de mener nos propres luttes comme faisant partie des luttes mondiales pour la libération. Cet internationalisme – théorique et pratique – est un principe important pour la Gauche Interventionniste – dans lequel nous voulons consciemment dépasser les points de vue paternalistes ou eurocentristes.

Nous retrouvons cette perspective globale par exemple dans la lutte des réfugiés pour un domicile sûr, pour l’égalité des droits et contre le régime frontalier européen meurtrier. Nous considérons cette lutte comme partie de la nôtre, nous la soutenons et la menons activement. La pratique de coopération transnationale qui s’est développée dans le cadre des manifestations européennes contre la crise s’inscrit pour nous dans cette perspective. Nous considérons qu’elle est le début et résultat premier de cette coopération et nous nous référons à celle-ci comme la commune européenne. « Européenne » non pas au sens géographique, mais comprise comme un espace de possibilités de mouvement transnational le long de lignes de conflit et de résistance communes. Car tout comme l’Europe impériale de l’ordre dominant est une gifle au visage pour nous tous.tes, notre Europe – au-delà des frontières institutionnelles et géographiques de l’UE – constitue l’horizon décisionnel pour une pratique du commun. C’est pour nous une prochaine étape, un nouveau départ.

En même temps, notre solidarité et notre lutte ne s’arrêtent ni aux frontières de l’UE ni à celles du continent européen – le Rojava, les manifestations de Gezi, le Tahrir, les luttes au Brésil et au Bangladesh sont autant de points de référence pour nous, pour n’en citer que quelques-uns. Comme cela est peut-être déjà clair, nous avons différentes approches de la politique internationaliste ou transnationale, dont nous continuerons à discuter de manière solidaire et en assumant les dissensus. Certains camarades craignent que, lorsque nous nous référons à l’Europe, nous adoptions un concept des dominants qui reste indissolublement lié au projet impérialiste de l’UE. Pour se défendre de cette tendance, nous croyons qu’il est juste de mener une lutte commune dans les pays de l’UE contre les politiques des gouvernements nationaux et des institutions de l’UE et de souligner que notre solidarité et notre lutte ne doivent s’arrêter ni aux frontières de l’UE ni à celles du continent européen.

3- La politique de gauche radicale en RFA (République fédérale allemande) se déroule dans des conditions particulières. Nous vivons dans un centre relativement stable du capitalisme européen et mondial. Alors que Berlin et Francfort émettent des diktats d’austérité qui plongent des millions de personnes dans la misère au sein de l’UE, et ce, afin de garantir les promesses de rendement aux capitalistes, le capitalisme en Allemagne est apparemment solidement assis sur sa selle, économiquement et idéologiquement. La majorité des salariés et des précaires espèrent davantage traverser la crise et les incertitudes actuelles et futures aux côtés des puissants que de la contester grâce à la résistance et la solidarité active. Cet état de fait participe aux conséquences et aux conditions de la faiblesse relative de l’ensemble de la gauche en RFA.

Dans un avenir prévisible, la gauche en RFA – et aussi la IL en tant que partie de cette gauche qui se radicalise et s’organise – doit donc être consciente des conditions de sa lutte: être une minorité rebelle et résistante face à une majorité qui croit encore pouvoir défendre ses privilèges restants ou du moins son existence précaire au sein du capitalisme. Cette majorité est attachée à ses privilèges et ce même si cela coûte de plus en plus cher en raison de l’intensification constante de la pression du travail, de l’individualisation des crises et de leurs effets sur la vie et de la pression sociale en faveur de l’amélioration de soi et de l’auto-marketing.

Dans cette situation, la gauche radicale doit relever le défi de ne pas se décourager ni de devenir cynique, mais de continuer à déceler et à approfondir les fissures dans l’ordre dominant. Ce défi sera pleinement relevé lorsque nous reconnaîtrons le fait que la différence entre majorité et minorité est un moment structurel du devenir social, et ce même pour les sociétés futures. Ceci est égalment le cas pour la division de classe, de sexe et de « race ». Nous devons donc développer une compréhension du fait que nous ne pouvons pas réduire la diversité de la domination, de l’exploitation et du mépris, ainsi que la polyphonie des luttes à une différence minorité/majorité.

En se référant stratégiquement à une totalité possible de toutes les luttes pour une société libérée et en s’engageant dans la mêlée concrète de ces luttes, nous pourrons faire surgir des fissures partout où la stabilité, toujours relative, des rapports dominants semble aller de soi. Les luttes pour d’autres conditions de vie et de travail, pour la répartition sociale et la rémunération du travail de soin, tout comme les luttes contre la terreur et la propagande nazies ou les luttes des réfugiés pour l’égalité des droits et la sécurité du domicile, les luttes contre le sexisme quotidien, contre les grands projets anti-humains et anti-environnementaux ainsi que les luttes pour les conditions de vie et d’habitat dans les villes offrent des points de départ et d’entrée.

Dans la masse de ces luttes, la IL a surtout été visible ces dernières années lors de grandes mobilisations. Ces grandes campagnes étaient nécessaires pour nous, afin de nous orienter et d’acquérir des expériences servant d’exemples dans la résistance autonome. Or, elles ne peuvent et ne doivent pas remplacer la multitude et la continuité des luttes locales et régionales. Même si celles-ci sont souvent moins visibles, c’est justement à ce niveau que nous voulons déployer une politique continue, vivante et résistante.

4- Si la Gauche Interventionniste prépare maintenant le pas vers une forme d’organisation suprarégionale ancrée localement, c’est donc précisément pour toutes les raisons mentionnées plus haut. Nous voulons être présents en tant que gauche radicale dans les luttes sociales, faire partie des mouvements combatifs dans de nombreux endroits, réfléchir en même temps à cette participation et la déterminer consciemment, et pouvoir ainsi construire une capacité d’intervention au niveau national.

Depuis longtemps, il existe dans de nombreuses villes une pratique de groupe affiliés à la IL dans laquelle la politique interventionniste est mise en œuvre localement : dans les alliances de blocage contre les marches nazies tout comme dans les luttes féministes queer, dans les actions contre la propagande de l’armée fédérale, tout comme dans les initiatives antiracistes, dans le soutien des luttes de travail local tout comme dans l’empêchement des expulsions. Ces activités locales de la IL sont la base nécessaire et nous voulons les renforcer, les élargir et les relier entre elles. Nous voulons développer une politique commune de la IL qui s’appuie sur ces pratiques locales, non pas en uniformisant tout, ou en ignorant les conditions respectives sur place ou en annulant l’autonomie locale des groupes – loin de nous cette idée, car nous rejeterions ainsi une condition essentielle de notre capacité d’action. Ce que nous voulons faire, c’est définir ensemble les critères et les méthodes de base de notre pratique, tant au niveau du contenu que de la stratégie. Cela signifie essentiellement un changement de l’image que les militants ont d’eux-mêmes, à savoir ne plus penser séparément la pratique locale et l’organisation suprarégionale. Mais cela implique également que dans les lieux où nous faisons de la politique, celle-ci soit perceptible à l’extérieur en tant que politique de la IL.

De nombreuses expériences et traditions politiques - un seul projet#

5- L’une des grandes forces de la IL est qu’elle n’est pas le projet d’une seule génération, mais qu’elle rassemble des militants de tous âges, de l’école à la retraite. Pour beaucoup d’entre nous, les premières grandes expériences d’action ont été Heiligendamm, Strasbourg, Dresde ou Schottern, c’est-à-dire que nous avons rejoint une IL existante à un moment ou à un autre au cours des sept dernières années et que nous avons délibérément choisi notre manière d’intervenir dans les débats sociaux. Il ne s’agit pas seulement de jeunes, mais aussi de personnes qui nous ont rejoints après de longues années de militantisme dans des initiatives, des mouvements ou d’autres organisations de gauche.

Les militants plus âgés de la IL ont vécu leur socialisation politique à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Ils apportent l’expérience d’un grand bouleversement de la gauche : la révolte étudiante et le mouvement des femmes, le mouvement des apprentis, les projets de partis communistes des années rouges (années 70), les Spontis, la politique de lutte armée – de multiples expériences d’organisation, d’échec et de poursuite sous d’autres formes.

D’autres ont vécu leur rupture initiale dans le mouvement autonome des années 1980. Les structures figées et parfois formelles des groupes communistes avaient une mauvaise réputation sur la scène d’extrême gauche. C’est souvent en s’en démarquant délibérément que les squats, le mouvement anti-guerre et le mouvement antinucléaire ont donné naissance à une nouvelle image de soi qui considérait que faire de la politique et vivre ne faisaient qu’un.

De nombreux centres et les « structures scéniques » de gauche datent de cette époque. Ils constituent aujourd’hui encore une base matérielle et culturelle importante pour notre politique. La critique de l’absence d’engagement fermes de la part des autonomes, de l’incapacité d’apprentissage et du manque de transparence de nombreux contextes informels, mais aussi du manque d’organisation a conduit certains groupes présent aujourd’hui dans la IL à adopter, dès les années 1980, des positions qui se nomment maintenant post-autonomes.

La génération suivante de groupes et de militants de la IL a commencé après la césure de 1989/90 (Chute du mur), lorsque le nationalisme et le racisme étaient à l’offensive et que toute forme de politique d’extrême-gauche semblait discréditée pour longtemps. La lutte antifa était centrale dans notre champ politique, en partie par nécessité directe de résistance, en partie parce qu’il existait encore ici un espace de résonance pour la politique de la gauche radicale. L’Action Antifasciste et l’Organisation Fédérale (AA & BO), dans lesquelles étaient également organisés certains des groupes actuels de la IL, plaçait délibérément l’antifascisme comme point de départ politique, afin de répondre aux conditions spécifiques de l’uniformisation nationaliste dans le pays des crimes du fascisme allemand. Tout comme la réunion nationale antifa (Bundesweite Antifatreffen) qui existait en parallèle, l’AA & la BO n’ont cependant pas pu mettre en œuvre durablement une approche d’organisation et elles se sont dissoutes en 2001.

Pour certains d’entre nous, qui ont grandi en Allemagne de l’Est, la césure de 1989/90 a été la condition préalable à la mise en place d’une politique de gauche radicale et apparente. Jusqu’à aujourd’hui, l’histoire de la gauche radicale en Allemagne est principalement écrite comme une histoire ouest-allemande. Il en va de même pour la IL. Avec les premiers groupes en Allemagne de l’Est, la IL a cependant commencé à réduire ce déséquilibre.

Les expériences de certains.es au sein de la IL – issu.es des mouvements les plus divers, le mouvement des femmes, le mouvement internationaliste, le mouvement antinucléaire, le mouvement antifasciste et antiraciste, le mouvement altermondialiste, le mouvement des nouvelles luttes sociales ou le mouvement anti-guerre – se ressemblent entre autres par le fait qu’elles sont liées entre elles et que, dans les luttes isolées, il est certes possible d’obtenir des succès individuels, mais que ce n’est qu’en les liant ensemble qu’elles acquièrent le potentiel de changer la société dans son ensemble. C’est ce à quoi nous souhaitons contribuer.

6- Toutes ces expériences et ces contextes se rejoignent dans la IL et font partie de notre histoire – tout comme les expériences des générations qui nous ont précédés, du mouvement ouvrier, du mouvement historique des femmes, des partis communistes avec tous leurs courants dissidents, des anarchistes, etc. Nous nous penchons sur cette histoire, nous essayons d’en tirer des enseignements et d’éviter les erreurs que nous pouvons reconnaître. Mais nous ne choisissons pas une ligne de tradition parmi la diversité de l’histoire révolutionnaire et de gauche et ne déclarons pas qu’il en existe une juste ou nécessaire. La IL n’a pas de saints piliers et ne suit pas de doctrine théorique incontestable et délimitée.

Ce qui est décisif pour nous, c’est de trouver aujourd’hui un point commun à partir duquel nous voulons déterminer collectivement notre politique actuelle et future en tant que Gauche Interventionniste. Les diverses expériences et traditions nous ont menés à ce point et c’est pourquoi elles doivent, dans le meilleur sens du terme, trouver leur continuation et leur dépassement dans la IL.

Ce qui nous unit#

7- Notre autodésignation comme « interventionniste » est une déclaration de démarcation consciente vis-à-vis de deux tendances au sein de la gauche. Premièrement, nous nous opposons aux critiques cyniques de l’existant qui ne font que critiquer sans ouvrir de perspectives d’action et qui dénoncent toutes les luttes réelles et les interventions de gauche parce qu’elles ne satisfont pas aux exigences de la critique prétendument correcte. La plupart du temps, cette attitude se double d’une arrogance universitaire et d’une profonde méfiance à l’égard de la population.

Nous voulons faire de la politique d’extrême gauche dans la société, nous voulons devenir un acteur visible et capable d’agir. C’est pourquoi nous marquons une différence dans un deuxième moment par rapport à une forme de « politique de scène » qui se caractérise par une forte référence à soi-même et qui ne communique guère avec la société autour de la ou des scènes.

Prenons l’exemple concret de la mobilisation contre le sommet du G8 de 2007 à Heiligendamm, qui est ensuite devenue le modèle de nombreuses campagnes et actions : à l’époque, la gauche radicale était confrontée à un nouveau défi.

Après les coups de feu mortels de Gênes en 2001 et l’intervention brutale des forces de police suréquipées lors de plusieurs autres manifestations du sommet, le mouvement était arrivé à un point où la simple poursuite et répétition du scénario d’une « prise d’assaut » des zones de sécurité, appelées « zones rouges », zones ultrasécurisées des chefs d’État et des leurs délégations, ne semblait plus possible.

En même temps, l’expérience du sommet du G8 à Gleneagles en 2005 avait clairement montré comment les organisations non gouvernementales et la gauche modérée, le parti travailliste au pouvoir inclus, avaient transformé la protestation contre l’ordre mondial dominant en un appel inoffensif pour plus de justice. Les mouvements et la gauche radicale étaient politiquement incapables d’agir et presque invisibles malgré les milliers de personnes présentes sur place.

L’objectif était donc de devenir capable de se mobiliser et d’agir malgré la présence massive de la police. Le nouveau point stratégique à cet égard a été la campagne Block G8, qui a transposé le concept de blocages de masse bien préparés. Nous avons agi de concert avec des actions pacifistes et anti-nucléaire en remplaçant les protestations au sommet, tout en radicalisant les participant.e.s du blocage.

La confrontation lors de la manifestation de Rostock et l’interaction avec d’autres concepts de blocage autour du lieu de réunion ont été des expériences centrales pour notre processus de constitution et la manière dont nous nous pensons et nous nous organisons dans l’interaction de différentes formes d’action.

Un autre objectif était d’agrandir notre capacité à nous exprimer et à être perceptible – aussi bien vis-à-vis des autres groupes alliés que du public. La condition préalable à cette perceptibilité réside dans les premières étapes de l’organisation : nous avons conclu des accords stratégiques internes suffisamment solides pour donner confiance à des personnes déléguées de la IL. Elles pouvaient à leur tour créer des nouvelles alliances avec d’autres acteurs. Également, nous avons fait nos premières expériences avec un travail offensif de presse et de travail médiatique.

Aujourd’hui, en 2014, cela nous semble être un vieux chapeau: dans les alliances et les campagnes à l’échelle nationale, nous jouons un rôle d’égal à égal, mais aussi souvent un rôle d’impulsion et d’orientation. Cette évolution s’était certes esquissée et préparée dans les mobilisations locales et régionales depuis les années 1990, mais c’est Heiligendamm qui a modifié la culture d’action et le paysage des alliances en Allemagne de manière si déterminante que des groupes de la gauche radicale sont redevenus de plus en plus reconnaissables et accessibles à l’échelle nationale.

8- La politique de la IL s’oriente vers l’objectif stratégique à long terme d’une transformation radicale des rapports sociaux, mettant fin à l’exploitation de l’être humain par l’être humain et à l’oppression, tout comme à la faim et à la misère, à la guerre ou à la torture. Il s’agit de créer les conditions d’une bonne vie pour tous.tes – pas seulement ici, pas seulement en Europe, mais dans le monde entier.

L’élément nécessaire d’une telle transformation radicale est la rupture révolutionnaire, qui est elle-même précédée et suivie de nombreuses petites ruptures qui ont lieu le long des luttes. Pour ouvrir la voie à une société libérée, il faut abolir la propriété privée des moyens de production et la valorisation du capital, sur lesquelles repose le pouvoir économique, et surmonter l’appareil d’État bourgeois, garant de ce régime de propriété.

Les contradictions sociales ne peuvent toutefois pas être réduites à la relation entre le capital et le travail salarié: une analyse matérialiste doit également prendre en compte la sphère de la reproduction, ainsi que la composition de l’ensemble des forces culturelles, économiques et idéologiques. Ce faisant, les différents rapports de domination et d’oppression et leurs liens doivent être rendus visibles. Nous menons et suivons des discussions sur la politique de genre, les droits sociaux globaux, l’antisémitisme, le racisme et les régimes frontaliers ou la recomposition des classes à l’échelle mondiale. La prise de conscience de la complexité des rapports de force sociaux est pour nous tout aussi importante que la réflexion critique sur notre propre position (par exemple en tant que blancs, qu’hommes, ou en tant qu’universitaires…) et sur les intérêts et possibilités d’action qui en découlent.

9- Parce que nous visons une rupture avec l’ordre existant, notre politique est extraparlementaire et fondamentalement antagoniste à l’Etat. Nous ne voulons pas faire partie de l’appareil d’État bourgeois, nous n’aspirons pas à des fonctions et des mandats. Nous ne croyons pas que les majorités parlementaires soient en mesure de changer fondamentalement la société et d’une manière émancipatrice. Cela ne signifie pas que les majorités parlementaires sont insignifiantes et qu’il est mauvais que des partis de gauche forts soient présents dans les parlements. Mais leurs structures et leur politique devront nécessairement se distinguer de celles d’une gauche extraparlementaire qui vise à l’autonomisation des exploités et des opprimés et qui, dans ses actions, conteste le monopole de la violence de l’Etat, car elle ne s’interroge pas sur la légalité, mais sur la légitimité de sa propre politique.

L’orientation stratégique pour la rupture ne doit pas être comprise comme intérêt pour une révolution lointaine, à l’écart des luttes actuelles. Au contraire : nous savons qu’une hégémonie sociale de gauche ne peut être atteinte que dans la lutte pour des objectifs partiels et intermédiaires, dans le déplacement progressif du rapport de force et dans la construction patiente d’un contre-pouvoir par le bas. Pour nous, cela implique de soustraire dès maintenant le plus grand nombre possible de domaines à la logique de valorisation capitaliste et de faire avancer des formes alternatives de socialisation.

En même temps, nous savons que les révolutions et les soulèvements ne peuvent pas être planifiés, qu’ils sont des moments nécessairement spontanés, imprévisibles, de sorte que, assez souvent dans l’histoire, ce sont justement les gauchistes organisés qui ont été surpris par la vitesse de l’évolution.

C’est pourquoi nous voulons être présents dans de nombreuses luttes sociales. En tant que gauche radicale, nous voulons repérer les luttes quotidiennes dans les endroits évidents, mais aussi dans les endroits insoupçonnés, les soutenir et en faire partie. Nous voulons êtres dans les luttes en tant que salarié.e.s dans les entreprises, en tant que chômeur.euse.s dans les centres d’emploi, en tant qu’habitant.e.s dans les quartiers, en tant qu’étudiant.e.s dans les universités, en tant qu’élèves dans les écoles, etc.

Notre orientation stratégique pour la rupture provient de notre position fondamentale, qui est de nous tenir aux côtés de tous ceux qui s’indignent, qui se défendent et qui osent se révolter. Nous voulons être et devenir nous-mêmes, en tant que gauche radicale, une partie de cette révolte. Cela n’est bien sûr valable que dans la mesure où cette indignation est porteuse d’un moment d’émancipation, c’est-à-dire qu’elle est marquée par la solidarité au sein des personnes privées de leurs droits contre les exigences de la situation dominante et contre la répression étatique ou sociale. C’est en particulier dans les luttes auxquelles nous participons directement que nous essayons de conquérir activement des orientations vers l’émancipation et la solidarité. C’est dans le cadre de cette position de principe que nous ne nous associons jamais au pouvoir bourgeois ou impérialiste et que nous nous positionnons toujours contre les interventions policières ou militaires.

10- La Gauche interventionniste veut être un regroupement organisé de militant.e.s en mouvement qui, chez nous, trouvent un lieu pour définir collectivement leur politique en termes de contenu et de stratégie. Outre l’augmentation de la capacité d’action directe, c’est l’avantage décisif d’une organisation : les expériences peuvent être soutenues et ainsi elles peuvent déployer une continuité et une stratégie dans laquelle différents mouvements et cycles de mouvement se rassemblent.

En même temps, en tant que radicaux de gauche organisés, nous ne sommes pas identiques aux mouvements. Ceux-ci sont des lieux de rassemblement spontané et dynamique d’activistes de différents courants politiques et d’horizons divers. La dynamique et la vitalité spécifiques des mouvements sont indispensables à leur force de transformation sociale et ne peuvent pas être remplacées par des organisations. Si des organisations de gauche tentent de s’approprier des mouvements ou de les instrumentaliser pour leurs propres intérêts organisationnels afin de se renforcer aux dépens des mouvements, cela affaiblit la force de changement émancipatoire dans son ensemble.

11- La IL mène une politique d’orientation stratégique favorable aux alliances. Comme le concept d’un parti ou d’une organisation unique dans lequel tous les révolutionnaires se rassemblent appartient définitivement au passé, nous avons décidé de partir durablement d’une diversité de courants, de groupes et d’organisations de gauche. Il est évident que ceux-ci ne doivent pas se combattre mutuellement et se dénier le droit d’exister.

Nous partons du principe que seuls des blocs sociaux, c’est-à-dire des alliances stratégiques auxquelles appartiennent la gauche révolutionnaire et la gauche modérée, seront en mesure de faire évoluer les rapports de force et de créer une base permettant de poser avec succès la question du pouvoir. Nous voulons faire partie d’une telle gauche plurielle avec différents courants, car nous savons que nous ne pouvons être plus forts qu’ensemble - et non pas un courant au détriment d’un autre.

Dans ces alliances stratégiques, nous défendons une politique de rupture avec le capitalisme et d’autonomisation radicalisante par l’action. Ce faisant, nous essayons d’assumer la responsabilité non seulement de notre propre politique, mais aussi de toujours garder à l’esprit la pratique de l’alliance dans son ensemble. Sur cette base, nous faisons des propositions d’action et défendons des positions parce que nous les considérons comme justes et porteuses. En même temps, nous sommes conscients que nous n’avons pas toujours raison et que la coopération stratégique repose sur la reconnaissance de la diversité et de la logique propre des participants, sur le respect mutuel et sur la fiabilité des accords.

Il faut encore une fois distinguer de ces alliances stratégiques les alliances d’action, par exemple contre les marches nazies, qui peuvent parfois s’étendre loin dans le camp bourgeois. Dans ce cas, il ne faut pas s’attendre à une confiance fondamentale et à un partenariat à long terme. Néanmoins, les règles de base de la transparence, du respect et de la fiabilité s’appliquent ici aussi.

12- La pratique de la IL est principalement identifiée aux blocages et autres actions de masse et de désobéissance. De notre point de vue, il y a effectivement de bonnes raisons, dans la situation politique actuelle, de recourir souvent à ces formes d’action. Nous voulons mener avec le plus grand nombre de personnes possible des actions qui les radicalisent et les encouragent. Pour cela, il est nécessaire d’établir une légitimité de l’extérieur et une transparence à l’intérieur des actions résistantes et transfrontalières. Les accords d’action, qui décrivent comment nous voulons agir ensemble et réagir aux tentatives d’escalade du pouvoir d’État, servent ce principe de transparence essentiel aux activistes et à l’émulation de la résistance. En même temps, nous défendons politiquement et pratiquement la légitimité et la nécessité de la riposte et de la résistance offensive. Dans les mouvements et les alliances, il y a toujours des divergences sur les formes et le déroulement des actions. Nous nous engageons à les mener non pas en prenant nos distances, mais de manière ouverte et solidaire.

Le dépassement du capitalisme est en fin de compte une question de pouvoir et nous savons que la partie adverse défendra son pouvoir par tous les moyens. Des conditions sociales exacerbées nécessiteront donc des formes d’action et de lutte différentes. Nous évoluons dans la contradiction suivante : d’une part, notre politique vise à surmonter la violence et les rapports sociaux violents et, d’autre part, nous connaissons le caractère et l’acuité de la lutte mondiale contre l’ordre dominant.

C’est pourquoi nous déterminons nos moyens et nos formes d’action, défensifs et offensifs, de manière stratégique et tactique en fonction des situations. Ceux-ci sont déterminés de façon à pouvoir en assumer la responsabilité et en fonction de nos objectifs fondamentaux et des rapports de force sociaux que nous rencontrons et que nous voulons transformer. Nous tenons à déterminer collectivement notre choix des moyens en fonction de nos objectifs.

13- Une gauche radicale sociale implique également une progression en vue de devenir plus nombreux et plus diversifiés – culturellement, intergénérationnellement, non seulement dans les grandes villes, mais aussi au-delà des centres urbains.

L’activité politique organisée implique toujours une décision personnelle de s’engager dans les efforts et les risques de la lutte politique et dans les obligations d’un processus collectif. Nous voulons une IL dans laquelle des personnes d’âges et de conditions de vie différentes, indépendamment de leur formation ou de leur origine, puissent s’organiser.

Permettre et faciliter le travail sur un projet politique commun, d’autant plus pour des personnes se trouvant dans des situations différentes, est une tâche collective. Pour cela, des accords organisationnels peuvent être utiles, comme par exemple un rythme différent des réunions pour les camarades disposant de moins de temps ou l’organisation collective d’une garde d’enfants. Nous discutons également de la manière dont nous pouvons créer des interfaces pour les militants qui, pour des raisons géographiques ou personnelles, ne peuvent pas faire partie d’un groupe IL local.

14- Nous voulons une Gauche interventionniste dans laquelle des débats ouverts et polémiques sont menés. Une gauche où nous nous disputons ensemble sur notre politique et notre compréhension du monde, dans laquelle nous pouvons clarifier les contradictions, mais aussi les supporter et retenir les points communs. Pour cela, nous travaillons à une culture organisationnelle basée sur la confiance et le respect, où la nécessaire répartition des tâches s’accompagne d’une réflexion active et d’une critique solidaire. Une partie importante de cette culture consiste également à réfléchir et à modifier la répartition des tâches et de la prise de parole.

Troisième phase – Forme organisé et processus d’organisation#

15- Ce document marque un état provisoire d’une discussion en cours sur l’organisation au sein de la IL. Une grande partie de ce qui est formulé de manière plutôt vague ou seulement en tant que principe devra encore faire l’objet d’ententes concrètes et transparentes. Beaucoup de choses devront être testées dans la pratique et certaines certainement laissées aux oubliettes. Le débat sur le contenu et les bases stratégiques de notre travail politique, ainsi que sur les structures nécessaires à cet effet doit se poursuivre. Comme nous ne sommes évidemment pas les seuls à nous poser de telles questions, nous espérons un échange d’expériences productif et accueillant de la critique conjointement avec d’autres courants de gauche et de gauche radicale sur la situation sociale dans laquelle nous nous trouvons et sur les formes de résistance et d’organisation nécessaires pour devenir (plus) capables d’agir. Nous voulons à cet effet inviter l’année prochaine à un grand congrès sur la question du processus organisationnel.

Pour l’instant, nous voulons retenir ceci : nous nous sommes mis en route et, après la phase de réunion de consultation et la phase d’intégration renforcée des groupes, nous sommes maintenant décidés ensemble à entrer dans une troisième phase de la IL en tant qu’organisation et que processus organisationnel à la fois suprarégionale et localement ancrée.

Nous ne pensons pas que l’organisation et le processus de s’organiser soient contradictoires. Mais nous considérons la fixation d’accords communs et la poursuite d’un processus ouvert de développement de nos structures comme deux éléments d’une même chose, dont les rapports doivent être négociés en permanence.

16- Au sein de la IL, il y a des militant.es avec des expériences d’organisation des plus diverses, qui sont dans de nombreux cas des expériences de défaite et d’échec, mais aussi d’apprentissage. Nous connaissons donc les dangers et les pièges tant des structures formalisées, qui tendent à la bureaucratie et à la rigidité, que des hiérarchies informelles, qui résultent de l’absence de structures transparentes et contrôlables. Et nous avons déjà expérimenté de nouveaux modèles de processus organisationnels, aussi bien dans nos différents groupes que dans la collaboration au sein de la IL jusqu’à présent.

La nécessité de l’organisation et du processus organisationnel découle de la tâche que nous nous sommes fixée d’intervenir dans les luttes sociales, de déplacer les rapports de force et de nous orienter vers une rupture révolutionnaire avec le capitalisme et tous les autres rapports d’oppression. La plus grande partie de la puissance d’action que la IL a développée jusqu’à présent repose sur une anticipation du fait d’être organisé à l’interne que nous devons encore créer.

Il reste donc à créer de la confiance, de la délégation et du feed-back au sein de la IL de manière à créer des structures à la fois engageantes, résistantes et continues, mais aussi ouvertes, participatives, dynamiques et démocratiques, qui ne se figent pas, mais qui puissent être modifiées en fonction des expériences et des besoins.

17- Nous voulons des structures qui clarifient les responsabilités, rendent accessible et transparente la participation et qui sont en mesure de prendre des décisions. La condition de toute structure organisée suprarégionale est une répartition thématique et fonctionnelle des tâches. Cela implique la délégation et la rotation conscientes des tâches et la création d’organes de coordination et d’organisation - et bien sûr leur accompagnement par une critique solidaire et un contrôle démocratique par tous les camarades (le plus possible).

Ces principes s’appliquent tout d’abord aux structures déjà existantes à l’échelle de la IL : la réunion générale, les comités et les commissions suprarégionales, ainsi que le groupe de coordination. Nous voulons rendre ces structures plus aptes à l’action et à la stratégie, les relier plus étroitement au niveau local et, en même temps, les décharger en faisant en sorte que toutes nos structures - donc aussi les unités de base, les organisations locales de la IL, les comités locaux, les rencontres régionales - soient des lieux où les évaluations sont clarifiées, la théorie produite, les décisions prises et la capacité d’action établie.

Plus les gens s’organisent ensemble, plus ces lieux seront nombreux, ce qui augmente en même temps les exigences en matière de coordination et de communication, si on veut réellement parler d’une définition stratégique commune des lignes de base de la politique de la IL.

Les processus d’auto-organisation adressant les rapports sociaux d’oppression sont également nécessaires et importants au sein de la IL. Comme nous nous organisons consciemment avec des personnes de tout genre, les réunions et l’auto-organisation des femmes et/ou des personnes trans sont une composante importante de nos structures et de nos réunions .

18- L’organisation en tant que forme naît lorsque les différents niveaux de notre politique - aussi bien géographique (local/régional/suprarégional) que thématique (crise/genre/antifa /climat/antimilitarisme/social/droit à la ville …) - ne sont plus juxtaposés sans lien, mais font partie de manière reconnaissable d’un processus, d’une stratégie commune.

Sur la base de cette stratégie commune, les structures locales et thématiques ont cependant besoin d’une large autonomie pour décider de manière autonome des actions et des priorités. Nous ne voulons pas d’un appareil lourd, dans lequel tout doit toujours être discuté avec tout le monde, mais plutôt une culture de la confiance, dans laquelle les différences peuvent être supportées et aussi les erreurs commises.

Dans la pratique, la confiance et l’autonomie sont souvent en contradiction avec les principes essentiels de participation et de transparence. Nous nous efforçons de créer des structures qui rendent une connection possible entre ces contradictions.

19- Le signe visible du progrès de notre processus d’organisation sera que de plus en plus de groupes locaux se fonderont dans la IL, c’est-à-dire qu’ils ne se présenteront plus sur place avec leurs anciens noms de groupe et identités de groupe, mais comme groupes locaux de la Gauche interventionniste. Ce faisant, les anciens groupes suivront d’ailleurs une étape déjà franchie par de nombreux « nouveaux » groupes qui se sont fondés d’emblée sous le nom de la IL Francfort, Cologne ou Vienne, par exemple.

Ce changement de nom est plus qu’une simple formalité, car il documente le dépassement des identités de groupe actuelles, dans le sens où tous les courants et tendances de la IL pourront à l’avenir se retrouver dans tous les groupes locaux. Cela implique également une ouverture de nombreux groupes au-delà de leur background sous-culturel ou habituel et une harmonisation progressive des critères d’acceptation.

Aujourd’hui déjà, il est relativement facile et de plus en plus évident pour les camarades qui changent de lieu de résidence de se rattacher au groupe IL de leur nouvelle localité. Nous voulons continuer à développer cela, non seulement pour garder les camarades dans nos réseaux, mais aussi pour favoriser l’échange et le mélange entre les groupes locaux.

Les groupes locaux de la IL sont pour les camarades le premier lieu de réflexion et de détermination politique. Ils constituent ainsi la colonne vertébrale organisationnelle de la IL. Comme nos situations de vie et nos expériences personnelles en matière d’organisation politique sont différentes et que nous voulons préserver cette hétérogénéité, il peut et doit également y avoir des groupes locaux qui ne sont pas organisés localement, mais sur la base d’autres contextes de vie et de travail tels que des entreprises, des projets ou des contextes sociaux. Dans ces cas, les réunions de groupe peuvent par exemple être organisées de manière virtuelle. Comme nous visons globalement une ouverture de la IL, de nombreuses formes de participation sont envisageables. Il est seulement important que les groupes locaux qui ne sont pas liés à un lieu précis assument les mêmes fonctions que les groupes locaux, tant pour l’ensemble de la IL que pour ses membres.

20- Dans certaines conditions, il peut y avoir plusieurs groupes locaux de la IL dans un même lieu. Celles-ci forment alors une organisation locale d’IL commune, au sein de laquelle elles coordonnent leur politique locale et organisent leur participation aux structures suprarégionales.

Cela peut être utile, par exemple, lorsque le nombre de militants de la IL dans les grandes localités est tel qu’il est difficile de les regrouper dans une unité de base. De même, ce modèle peut être une étape intermédiaire - même à long terme - pour les endroits où il y a actuellement plusieurs groupes IL. Fondamentalement, nous sommes d’avis que l’objectif d’augmenter la diversité des origines politiques, des situations de vie et des champs de lutte au sein de la IL devrait faire en sorte que les différences s’organisent de moins en moins en différents groupes. Plutôt que des groupes qui s’opposent de manière identitaire indépendamment, cette diversité devrait se refléter au sein des unités de base et dans les contextes de travail de la IL.

Berlin et Hanovre en particulier sont actuellement des villes où le processus d’intégration locale des différents groupes de la IL bat son plein, où les problèmes et les contradictions deviennent évidents et où des solutions sont développées.

21- Actuellement, plusieurs centaines de personnes appartiennent à la IL et à ses groupes. Ils sont visibles en tant que IL surtout dans les campagnes centrales à l’échelle nationale. En passant à la troisième phase d’organisation et du processus de s’organiser, nous voulons augmenter considérablement les possibilités de participation politique active à la IL, en offrant plus de points d’ancrage, en devenant accessibles à plus de niveaux en tant que IL.

Aujourd’hui, il y a beaucoup de militant.es qui mènent une politique interventionniste dans différents lieux, mouvements ou structures et qui ne sont pas nécessairement organisés dans la IL et ses groupes. Pourtant, nous sommes fermement convaincus qu’il existe de nombreux militants à la recherche d’un lieu pour la définition collective et stratégique de leur politique et qui partagent avec nous le projet d’offrir à la politique de gauche radicale une capacité d’action.

La IL regroupe des militant.es d’extrême gauche qui sont des militant.es en ce sens que leur militantisme politique fait partie intégrante de leur vie, qu’iels luttent avec passion et sérieux et qu’iels ont la volonté de placer leur pratique dans un contexte collectif et de la définir stratégiquement ensemble.

L’adhésion à d’autres organisations n’entre pas en concurrence avec cela, si la IL reste le lieu primaire de cette discussion collective et de la détermination de sa propre politique. Nous encourageons toutes les personnes qui se sentent concernées par les idées et les propositions contenues dans ce document, ainsi que celles qui ont des remarques ou des critiques à formuler, à prendre contact avec nous, à entamer une discussion et - dans le meilleur des cas - à devenir des militant.es de la Gauche interventionniste.

22- Tous les groupes et toutes les personnes militantes de la Gauche interventionniste changeront au cours du processus d’organisation en cours, remettront en question les structures établies, examineront les modes d’action politique et en développeront de nouveaux. Rien ne restera comme avant. Nous nous en réjouissons.

– Gauche interventionniste, 11 octobre 2014