Correspondances allemandes : présentation du projet
Article présenté lors d’une rencontres de réflexions sur l’organisation révolutionnaire

Dans l’espace francophone, mais aussi anglophone, peu de textes circulent sur les formes d’organisation et les dynamiques qui animent les tendances politiques radicales allemandes des trois dernières décennies. Alors que dans les années 1970, les déclarations de la RAF étaient traduites quasi-immédiatement, on ne connaît aujourd’hui quasiment rien de la culture politique et des formes d’organisation révolutionnaires allemandes. Avec ces traductions, nous entendons modestement entamer cet isolement et commencer une correspondance, un échange.
Retour historique#
Partout dans le monde, les années 1980 ont été un moment de déclin généralisé des forces révolutionnaires, mais aussi généralement des perspectives progressistes. On observe durant cette décennie une désorganisation généralisée de la gauche aux États-Unis, au Québec et en France, ce qui mène à une diminution de la combativité des mouvements sociaux. Toutefois, en Allemagne de l’Ouest (RFA), tout comme dans plusieurs pays de l’Europe de l’Ouest, plutôt qu’un pacification, la décennie 1980 marque le début d’un large mouvement autonome qui se forme en opposition aux organisations rigides des années 1970.
Dans la scène autonome allemande, on invente l’idée du black bloc, on fait des free party et des cuisines populaires. On met de l’avant une politique à la première personne, sans délégation. On valorise les formes d’organisation informelles ou éphémères, qui durent souvent seulement le temps d’une campagne. Les squats politiques et les occupations contre les mégaprojets nucléaires occupent la majorité des militant.e.s qui ne se retrouvent plus dans les thèmes ouvriers. On construit l’alternative ici et maintenant.
Paradoxalement, au début des années 1990, alors qu’il y a un élargissement du mouvement des squats, on remarque un certain épuisement des autonomes. Plusieurs textes paraissant dans l’hebdomadaire Interim (un des plus grands journaux de l’autonomie allemande) attribuent cet épuisement au fait que les autonomes ne parviennent pas à intervenir à l’extérieur de la scène. Le repli sur soi que produit la scène, son manque de responsabilisation dans l’organisation et sa difficulté d’agir à la hauteur de ses prétentions sont les principales cibles des critiques qui participent à ce qu’on appelle à l’époque le Heinz-Schenk Debatte.
La IL et la post-autonomie#
C’est dans le contexte de cette polémique que se forme Für eine linke Strömung [Pour un courant de gauche] dans les environs de Berlin et la coalition Avanti! dans le nord de l’Allemagne. Ces regroupements désirent rompre avec la désorganisation et la marginalisation du mouvement autonome. Ils se nomment « post-autonomes » et forment un des premiers courants de ce qu’on pourrait nommer aujourd’hui comme « autonomie organisée ». Dans les années 2000, ces deux groupes, comme de nombreux autres, vont progressivement se combiner en une plus large organisation, la Interventionistische Linke [gauche interventionniste] qui est mieux connue sous le nom de IL.
La IL est le regroupement de plusieurs groupes et personnes d’extrême gauche en Allemagne, elle est organisée de façon décentralisée et regroupe aujourd’hui plus de vingt groupes dans autant de villes, qui possèdent eux-même des comités travaillant localement sur de nombreux sujets, tels que l’écologie, l’antifascisme, la justice pour les migrant.es, le patriarcat, le logement, etc. Elle possède aussi une structure interrégionale qui organise des grandes campagnes d’action de masse et de blocages, pour lesquels la IL est largement largement connue. Dans les années 2000, la IL a co-organisé la plupart des contre-sommets contre le G20 et le G8, dont la fameuse campagne de Hambourg en 2017. La IL a aussi enfanté du groupe Ende Gelände qui organise depuis plusieurs années des actions de désobéissance de masse contre les immenses centrales de charbon du Lausitz et du Rheinland et a réussi de nombreuses fois à les bloquer. Elle a organisé des manifestations de plusieurs dizaines de milliers de personnes contre les marches nazies à Dresden et elle a lancé un mouvement contre la crise de l’austérité nommé Blockupy. Depuis 2010 elle intervient surtout dans des campagnes écologiques, antifascistes et sur le front du logement.
Au niveau de ses fondements et de son organisation, la IL regroupe de nombreux courants de l’extrême gauche en un réseau de collaboration autour des grandes campagnes d’action directe, mais aussi dans du travail politique local et sur le long-terme. Ceci se fait sur la base d’un accord stratégique minimal désirant permettre une plus grande capacité d’action et de visibilité à l’extrême gauche, à ses idées et à son projet révolutionnaire. L’idée n’est donc pas de fonder une organisation centrale qui dictera les positions et le déroulement d’une révolution abstraite, mais de regrouper et permettre l’action coordonnée de divers groupes en un réseau et sur une base commune. Grâce à ses grandes campagnes, la IL vise l’inclusion d’un plus grand nombre et d’une plus grande diversité de personnes à la politique radicale, entre autres par ces actions de masse qui permettent pendant quelques heures ou quelques jours de se sentir collectivement plus fort que l’État, de retrouver grâce à des petites victoires ponctuelles, un sentiment d’espoir.
L’histoire, la dynamique et les innovations de la post-autonomie allemande répondent, comme en écho, au marasme de notre contexte politique, mais aussi de nos milieux. Elle mérite d’être plus connue et étudiée. Nous avons besoin de structures d’organisation saines et décentralisées, mais aussi plus larges, qui nous permettront d’intervenir effectivement et offensivement dans les mouvements sociaux en tant que révolutionnaires.
Nous vous présentons aujourd’hui trois textes de la IL et de groupes qui la constituent. Les deux premiers proviennent de Für eine Linke Strömung, ils datent des années 1990 et racontent la naissance de la post-autonomie. Ils se voulaient une réponse à la répétition des mêmes erreurs, à la stagnation et à la désorganisation. Ils nous semblent résonner particulièrement avec la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Le dernier texte, paru en 2014, est le « document intérimaire » de la IL. Il présente les principes de l’organisation, son mode de fonctionnement et il met de l’avant l’idée d’une organisation comme processus structurant plutôt que comme forme établie.
Cette contribution est un travail en cours et elle se veut la première d’une série de correspondances allemandes. Nous espérons qu’elle inspirera notre imaginaire de l’organisation révolutionnaire.
Solidarische Grüße, salutations solidaires,
M & Y.
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